../img/theogon2.jpg (5836 octets)

../img/traduct.jpg (5740 octets)

     Cependant la vigueur et les membres superbes du jeune roi croissaient avec promptitude ; les années étant révolues, trompé par les perfides conseils de la Terre, l'astucieux Cronos rendit au jour toute sa race et succomba vaincu par la force et par l'adresse de son fils. D'abord il vomit la pierre qu'il avait dévorée la dernière et que Zeus attacha dans la terre spacieuse, sur la divine Pytho, au milieu des gorges profondes du Parnasse, afin qu'elle devînt dans l'avenir un monument et une merveille pour les hommes.
     Zeus affranchit de leurs liens douloureux tous ses oncles, enfants du Ciel, que son père avait enchaînés dans sa démence. Ces dieux, reconnaissants d'un pareil bienfait, lui remirent ce tonnerre, ces éclairs, cette brûlante foudre que la Terre aux larges flancs avait jusqu'alors recelés. Fier de ces armes divines, Zeus règne sur les hommes et sur les immortels. Japet épousa Clymène, cette jeune Océanide aux pieds charmants; tous deux montèrent sur la même couche, et Clymène enfanta le magnanime Atlas, l'orgueilleux Ménoetios, l'adroit et astucieux Prométhée et l'imprudent Épiméthée, qui dès le principe causa tant de mal aux industrieux habitants de la terre, car c'est lui qui le premier accepta pour épouse une vierge formée par l'ordre de Zeus. Zeus à la large vue, furieux contre l'insolent Ménoetios, le plongea dans l'Érèbe, après l'avoir frappé de son brûlant tonnerre, pour châtier sa méchanceté et son audace sans mesure. Vaincu par la dure nécessité, Atlas, aux bornes de la terre, debout devant les Hespérides à la voix sonore, soutient le vaste ciel de sa tête et de ses mains infatigables. Tel est l'emploi que lui imposa le prudent Zeus. Quant au rusé Prométhée, il l'attacha par des noeuds indissolubles autour d'une colonne ; puis il envoya contre lui un aigle aux ailes étendues qui rongeait son foie immortel ; il en renaissait autant durant la nuit que l'oiseau aux larges ailes en avait dévoré pendant le jour. Mais le courageux rejeton d'Alcmène aux pieds charmants, Héraclès, tua cet aigle, repoussa un si cruel fléau loin du fils de Japet et le délivra de ses tourments : le puissant monarque du haut Olympe, Zeus, y avait consenti, afin que la gloire de l'Héraclès thébain se répandît plus que jamais sur la terre fertile. Dans cette idée, il honora son illustre enfant et abjura son ancienne colère contre Prométhée, qui avait lutté de ruse avec le puissant fils de Cronos.
     En effet, lorsque les dieux et les hommes se disputaient dans Méconè, Prométhée, pour tromper la sagesse de Zeus, exposa à tous les yeux un boeuf énorme qu'il avait divisé à dessein. D'un côté, il renferma dans la peau les chairs, les intestins et les morceaux les plus gras, en les enveloppant du ventre de la victime ; de l'autre, il disposa avec une perfide adresse les os blancs qu'il recouvrit de graisse luisante. Le père des dieux et des hommes lui dit alors :
« Fils de Japet, ô le plus illustre de tous les rois, noble ami ! avec quelle inégalité tu as divisé les parts ! »
     Quand Zeus, doué d'une sagesse impérissable, lui eut adressé ce reproche, l'astucieux Prométhée répondit en souriant au fond de lui-même car il n'avait pas oublié sa ruse ingénieuse :
« Glorieux Zeus! ô le plus grand des dieux immortels, choisis entre ces deux portions celle que ton coeur préfère. »
     A ce discours trompeur, Zeus, doué d'une sagesse impérissable, ne méconnut point l'artifice ; il le devina et dans son esprit forma contre les humains de sinistres projets qui devaient s'accomplir. Bientôt de ses deux mains il écarta la graisse éclatante de blancheur ; il devint furieux, et la colère s'empara de son âme tout entière quand, trompé par un art perfide, il aperçut les os blancs de l'animal. Depuis ce temps, la terre voit les tribus des hommes brûler en l'honneur des dieux les blancs ossements des victimes sur les autels parfumés.
     Zeus, qui rassemble les nuages, s'écria enflammé d'une violente colère :
« Fils de Japet, ô toi que nul n'égale en adresse, noble ami ! tu n'as pas oublié tes habiles artifices. »
     Ainsi, dans son courroux, parla Zeus, doué d'une sagesse impérissable. Dès ce moment, se rappelant sans cesse la ruse de Prométhée, il n'accorda plus le feu inextinguible aux hommes infortunés qui vivent sur la terre. Mais le noble fils de Japet, habile à le tromper, déroba un étincelant rayon de ce feu et le cacha dans la tige d'une férule creuse. Zeus qui tonne dans les cieux, blessé jusqu'au fond de l'âme, conçut une nouvelle colère lorsqu'il vit parmi les hommes la lueur prolongée de la flamme, et voilà pourquoi il leur suscita soudain une grande infortune. D'après la volonté du fils de Cronos, le boiteux Héphaïstos, ce dieu illustre, forma avec de la terre une image semblable à une chaste vierge. Athéna aux yeux pers s'empressa de la parer et de la vêtir d'une blanche tunique. Elle posa sur le sommet de sa tête un voile ingénieusement façonné et admirable à voir ; puis elle orna son front de gracieuses guirlandes tressées de fleurs nouvellement écloses et d'une couronne d'or que le boiteux Héphaïstos, ce dieu illustre, avait fabriquée de ses propres mains par complaisance pour le puissant Zeus. Sur cette couronne, ô prodige ! Héphaïstos avait ciselé les nombreux animaux que le continent et la mer nourrissent dans leur sein ; partout brillait une grâce merveilleuse, et ces diverses figures paraissaient vivantes.
     Quand il eut formé, au lieu d'un utile ouvrage, ce chef-d'oeuvre funeste, il amena dans l'assemblée des dieux et des hommes cette vierge orgueilleuse des ornements que lui avait donnés la déesse aux yeux bleus, fille d'un père puissant. Une égale admiration transporta les dieux et les hommes dès qu'ils aperçurent cette fatale merveille si terrible aux humains ; car de cette vierge est venue la race des femmes au sein fécond, de ces femmes dangereuses, fléau cruel vivant parmi les hommes et s'attachant non pas à la triste pauvreté, mais au luxe éblouissant. Lorsque, dans leurs ruches couronnées de toits, les abeilles nourrissent les frelons, qui ne participent qu'au mal, depuis le lever du jour jusqu'au soleil couchant, ces actives ouvrières composent leurs blanches cellules, tandis que renfermés au fond de leur demeure, les lâches frelons dévorent le fruit d'un travail étranger : ainsi Zeus, ce maître de la foudre, accorda aux hommes un fatal présent en leur donnant ces femmes, complices de toutes les mauvaises actions.
     Voici encore un autre mal qu'il leur envoya au lieu d'un bienfait. Celui qui, fuyant l'hymen et l'importune société des femmes, ne veut pas se marier et parvient jusqu'à la triste vieillesse, reste privé de soins ; et s'il ne vit pas dans l'indigence, à sa mort, des parents éloignés se divisent son héritage. Si un homme subit la destinée du mariage, quoiqu'il possède une femme pleine de chasteté et de sagesse, pour lui le mal lutte toujours avec le bien. Mais s'il a épousé une femme vicieuse, tant qu'il respire, il porte dans son coeur un chagrin sans bornes, une douleur incurable.
     On ne peut donc ni tromper la prudence de Zeus ni échapper à ses arrêts. Le fils de Japet lui-même, l'innocent Prométhée, n'évita point sa terrible colère ; mais, vaincu par la nécessité, malgré sa vaste science, il languit enchaîné par un lien cruel.
     Cronos, irrité dans son âme contre Briarée, Cottos et Gygès, s'empressa de les attacher par une forte chaîne, bien qu'il admirât leur audace extraordinaire, leur beauté et leur haute stature ; il les renferma dans la terre aux larges flancs. Là, en des lieux reculés, aux extrémités de cette terre immense, ils souffraient un sort rigoureux et gémissaient, le coeur en proie à une grande tristesse ; mais Zeus et les autres dieux immortels que Rhéa aux beaux cheveux avait conçus de Cronos, les rendirent à la clarté du jour, d'après les conseils de la Terre. En effet, la Terre, par de longs discours, leur fit comprendre qu'avec ces guerriers ils obtiendraient la victoire et une gloire éclatante. Longtemps éprouvés par de pénibles travaux, les dieux Titans et les enfants de Cronos se livrèrent entre eux de terribles batailles. Du haut de l'Othrys, les glorieux Titans, du faîte de l'Olympe, les dieux auteurs de tous les biens, les dieux que Rhéa aux beaux cheveux avait engendrés en s'unissant à Cronos, continuèrent leur sanglante lutte durant dix années entières. Cette funeste guerre n'avait ni terme ni relâche, et l'avantage flottait égal entre les deux partis. Enfin, Zeus, dans un riche festin, prodigua à ses défenseurs le nectar et l'ambroisie dont se nourrissent les dieux mêmes ; leur généreux courage se réchauffa dans toutes leurs âmes ; quand le nectar et la douce ambroisie les eurent rassasiés, le père des dieux et des hommes leur adressa ces paroles :
     « Écoutez-moi, nobles enfants de la Terre et de Ciel, je vous dirai ce que mon coeur m'inspire. Déjà, depuis trop longtemps, animés les uns contre les autres, nous combattons chaque jour pour la victoire et pour l'empire, les dieux Titans et nous tous qui sommes nés de Cronos. Dans ces combats meurtriers, opposés aux Titans, montrez-leur votre force redoutable et vos mains invincibles. Fidèles au souvenir d'une douce amitié, songez qu'après de longues souffrances, affranchis par notre sagesse d'une chaîne cruelle, vous êtes remontés d'un abîme de ténèbres à la lumière du jour. »
     Il dit. L'irréprochable Cottos répliqua en ces termes :
     « Dieu respectable ! tu ne nous apprends rien de nouveau. Nous aussi, nous savons combien tu l'emportes en sagesse et en intelligence. Tu as repoussé loin des immortels une horrible calamité. C'est grâce à ta prudence que nous avons été arrachés de notre obscure prison et délivrés de nos fers douloureux, ô roi, fils de Cronos ! après avoir enduré des tourments inouïs. Maintenant donc, remplis d'une sage et ferme volonté, nous t'assurerons l'empire dans cette guerre terrible, en bravant les Titans au milieu des ardentes batailles. »
    Il dit. Les dieux, auteurs de tous les biens, approuvèrent ce discours, et leur coeur brûla pour la guerre d'un désir plus violent que jamais. Dans ce jour, un grand combat s'engagea entre tous les dieux et toutes les déesses, entre les Titans et les enfants de Cronos que Zeus tira des abîmes souterrains de l'Érèbe, pour les rappeler à la lumière, armée formidable, puissante, douée d'une force prodigieuse. Ces guerriers avaient chacun cent bras qui s'élançaient de leurs épaules, et cinquante têtes, attachées à leur dos, planaient sur leurs membres robustes. Opposés aux Titans dans cette guerre désastreuse, tous portaient dans leurs fortes mains d'énormes rochers. De l'autre côté, les Titans, pleins d'ardeur, affermissaient leurs phalanges. Les deux partis déployaient leur audace et la vigueur de leurs bras. Un horrible fracas retentit sur la mer immense. La terre poussa de longs mugissements ; le vaste ciel gémit au loin ébranlé, et tout le grand Olympe trembla, secoué jusqu'en ses fondements par le choc des célestes armées. Le ténébreux Tartare entendit parvenir dans ses abîmes l'épouvantable bruit de la marche des dieux, de leurs tumultueux efforts et de leurs coups violents. Ainsi les deux troupes ennemies lançaient l'une sur l'autre mille traits douloureux ; tandis que chacune s'encourageait à l'envi, leurs clameurs montaient jusqu'au Ciel étoilé et de grands cris retentissaient dans cette mêlée terrible. Alors Zeus n'enchaîna plus son courage ; son âme se remplit soudain d'une bouillante ardeur, et il déploya sa force tout entière. S'élançant des hauteurs du ciel et de l'Olympe, il s'avançait armé de feux étincelants; les foudres, rapidement jetées par sa main vigoureuse, volaient au milieu du tonnerre et des éclairs redoublés et roulaient au loin une divine flamme. La terre féconde mugissait partout consumée et les vastes forêts pétillaient dans ce grand incendie. Le monde s'embrasait ; on voyait bouillonner les flots d'Océan et de la Mer stérile. Une brûlante vapeur enveloppait les Titans terrestres ; la flamme immense s'élevait dans l'air céleste, et les yeux des plus braves guerriers étaient aveuglés par l'éblouissant éclat de la foudre et du tonnerre. Le vaste incendie envahit le Chaos. Les regards semblaient voir, les oreilles semblaient entendre encore ce désordre qui agita le monde dans ces temps où la terre et le ciel élevé s'entrechoquaient avec un épouvantable fracas, lorsque la Terre allait périr et que le Ciel cherchait à la détruire en l'écrasant, tant ces dieux rivaux faisaient partout retentir un belliqueux tumulte !
     Tous les vents, déchaînant leur rage, soulevaient des tourbillons de poussière mêlés au tonnerre, aux éclairs et à l'ardente foudre, traits enflammés du grand Zeus ; ils répandaient au milieu des deux armées le bruit et les clameurs. Cette effroyable lutte continuait avec un fracas immense. Partout se déployait une égale vigueur. La victoire se déclara enfin. Jusqu'alors l'un et l'autre partis, en s'attaquant, avaient montré le même courage dans cette violente bataille ; mais, habiles à soutenir aux premiers rangs un combat acharné, Cottos, Briarée et Gygès, insatiables de carnage, de leurs mains vigoureuses lancèrent coup sur coup trois cents rochers, ombragèrent les Titans d'une nuée de flèches, et, vainqueurs de ces superbes ennemis, les précipitèrent tout chargés de douloureuses chaînes sous les abîmes de la terre aux larges flancs, aussi loin que le ciel s'élève au-dessus de la terre : car un même espace s'étend depuis la terre jusqu'au sombre Tartare. Une enclume d'airain, en tombant du ciel, roulerait neuf jours et neuf nuits, et ne parviendrait que le dixième jour à la Terre ; une enclume d'airain, en tombant de la terre, roulerait également neuf jours et neuf nuits et ne parviendrait au Tartare que le dixième jour. Cet affreux abîme est environné d'une barrière d'airain ; autour de l'ouverture la Nuit répand trois fois ses ombres épaisses ; au-dessus reposent les racines de la terre et les fondements de la Mer stérile. Là, par l'ordre de Zeus qui rassemble les nuages, les dieux Titans languissent cachés dans les ténèbres, au fond d'un gouffre impur, aux extrémités de la terre lointaine. Cette prison n'offre point d'issue ; Poséidon y posa des portes d'airain ; des deux côtés un mur l'environne. Là demeurent Gygès, Cottos et le magnanime Briarée, fidèles gardiens placés par Zeus, ce maître de l'égide. Là sont tracées avec ordre les premières limites de la sombre terre, du ténébreux Tartare, de la stérile Mer et du Ciel étoilé, limites fatales, impures, abhorrées même par les dieux ! gouffre immense ! Le mortel qui oserait en franchir les portes ne pourrait au bout d'une année en toucher le fond ; il serait entraîné ça et là par une tempête que remplacerait une tempête plus affreuse encore. Ce prodigieux abîme fait horreur aux dieux immortels. C'est là que le terrible palais de la Nuit obscure s'élève couvert de noirs et épais nuages. Debout à l'entrée, le fils de Japet soutient vigoureusement le vaste ciel de sa tête et de ses mains infatigables. Le Jour et la Nuit, s'appelant mutuellement, franchissent tour à tour le large seuil d'airain ; l'un entre, l'autre sort, et jamais ce séjour ne les rassemble tous les deux. Sans cesse l'un plane au dehors sur l'immensité de la terre, et l'autre, dans l'intérieur du palais, attend que l'heure de son départ soit arrivée. Le Jour dispense aux mortels la lumière au loin étincelante, et la Nuit funeste, revêtue d'un sombre nuage, porte dans ses mains le Sommeil, frère de la Mort.
     Là demeurent les enfants de la Nuit obscure, le Sommeil et la Mort, divinités terribles que le Soleil resplendissant n'éclaire jamais de ses rayons, soit qu'il monte vers le ciel, soit qu'il en redescende. Le Sommeil parcourt Terre et le vaste dos de la Mer en se montrant toujours paisible et doux pour les humains. Mais Trépas a un coeur de fer ; une âme impitoyable respire dans sa poitrine d'airain ; le premier homme qu'elle a saisi, elle ne le lâche pas, et elle est odieuse même aux immortels.
     Près de là se dressent les demeures retentissantes du puissant Hadès, dieu des enfers, et de la terrible Perséphone ; la porte en est confiée à la garde d'un chien hideux et cruel ; cet animal, par une méchante ruse, caresse tous ceux qui entrent en agitant sa queue et ses deux oreilles, mais il ne les laisse plus sortir, et les épiant avec soin, il dévore quiconque veut repasser le seuil du puissant Hadès et de la terrible Perséphone.
     Là demeure encore la fille aînée d'Océan au rapide reflux, la formidable Styx, reine abhorrée des immortels ; le beau palais qu'elle habite loin des autres dieux, s'élève couronné de rocs énormes et soutenu par des colonnes d'argent qui montent vers le ciel. Quelquefois la fille de Thaumas, Iris aux pieds légers, vole, messagère docile, sur le vaste dos de la mer lorsqu'une rivalité ou une dispute règne parmi les dieux. Si l'un des habitants de l'Olympe s'est rendu coupable d'un mensonge, Iris, envoyée par Zeus pour consacrer le grand serment des dieux, va chercher au loin dans une aiguière d'or cette onde fameuse qui descend, toujours froide, du sommet d'une roche élevée. La plupart des flots du Styx, jaillissant de leur source sacrée, coulent sous les profondeurs de la terre immense, dans l'ombre de la nuit, et deviennent un bras de l'Océan. La dixième partie en est réservée au serment : les neuf autres, serpentant autour de la terre et du vaste dos de la plaine liquide, vont se jeter dans la mer en formant mille tourbillons argentés, tandis que l'eau qui tombe du rocher sert au châtiment des dieux. Si l'un des immortels qui habitent le faîte du neigeux Olympe se parjure en répandant les libations, il languit pendant toute une année, privé du souffle de la vie, ne savoure plus ni l'ambroisie ni le nectar, et reste étendu sur sa couche sans respiration, sans parole, plongé dans un fatal engourdissement. Lorsque, après une grande année, sa maladie a terminé son cours, il est condamné à des tourments nouveaux : durant neuf années entières, il vit séparé des dieux immortels, sans jamais se mêler à leurs conseils ou à leurs banquets ; à la dixième année seulement il rentre dans l'assemblée de ces dieux habitants de l'Olympe. Ainsi les dieux consacrèrent au serment l'onde incorruptible du Styx, cette onde antique qui traverse des lieux hérissés de rochers.
     Là sont tracées avec ordre les premières limites de la sombre terre, du ténébreux Tartare, de la stérile mer et du Ciel étoilé, limites fatales, impures, abhorrées même par les dieux !
     Là, on voit des portes de marbre et un seuil d'airain, inébranlable, appuyé sur des bases profondes et construit de lui-même. A l'entrée, loin de tous les dieux, demeurent les Titans, par delà le sombre Chaos ; mais les illustres défenseurs de Zeus, maître de la foudre, Cottos et Gygès habitent un palais aux sources de l'Océan. Quant au valeureux Briarée, le bruyant Poséidon en a fait son gendre ; il lui a donné pour épouse sa fille Cymopoléia.
     Lorsque Zeus eut chassé du ciel les Titans, la vaste Terre, s'unissant au Tartare, grâce à Aphrodite à la parure d'or, engendra Typhée, le dernier de ses enfants : les vigoureuses mains de ce dieu puissant travaillaient sans relâche et ses pieds étaient infatigables ; sur ses épaules se dressaient les cent têtes d'un horrible dragon, et chacune dardait une langue noire ; des yeux qui armaient ces monstrueuses têtes, jaillissait une flamme étincelante à travers leurs sourcils ; toutes, hideuses à voir, proféraient mille sons inexplicables et quelquefois si aigus que les dieux mêmes pouvaient les entendre : tantôt la mugissante voix d'un taureau sauvage et indompté, tantôt le rugissement d'un lion au coeur farouche, souvent, ô prodige ! les aboiements d'un chien ou des clameurs perçantes dont retentissaient les hautes montagnes. Sans doute, le jour de la naissance de Typhée aurait été témoin d'un malheur inévitable ; il aurait usurpé l'empire sur les hommes et sur les dieux si leur père souverain n'eût tout à coup deviné ses projets.
     Zeus lança avec force son rapide tonnerre qui fit retentir horriblement toute la Terre, le Ciel élevé, la Mer, les flots de l'Océan et les Abîmes les plus profonds. Quand le roi des dieux se leva, le grand Olympe chancela sous ses pieds immortels, et la terre gémit. La sombre mer fut envahie à la fois par le tonnerre et par la foudre, par le feu que vomissait le monstre, par les tourbillons des vents enflammés et par les éclairs au loin resplendissants. Partout bouillonnaient la terre, le ciel et la mer; sous le choc des célestes rivaux, les vastes flots se brisaient contre leurs rivages ; un irrésistible ébranlement secouait l'univers. Le dieu qui règne sur les morts des enfers, Hadès, s'épouvanta, et les Titans, renfermés dans le Tartare autour de Cronos, frissonnèrent en écoutant ce bruit interminable et ce terrible combat. Enfin Zeus, rassemblant toutes ses forces, s'arma de sa foudre, de ses éclairs et de son tonnerre étincelant, s'élança du haut de l'Olympe sur Typhée, le frappa et réduisit en poudre les énormes têtes de ce monstre effrayant qui, vaincu par ses coups redoublés, tomba mutilé, et dans sa chute fit retentir la terre immense. La flamme s'échappait du corps de ce géant foudroyé dans les gorges d'un mont escarpé et couvert d'épaisses forêts. La vaste terre brûlait partout enveloppée d'une immense vapeur ; elle se consumait, comme l'étain échauffé par les soins des jeunes forgerons dans une fournaise à la large ouverture, ou comme le fer, le plus solide des métaux, dompté par le feu dévorant dans les profondeurs d'une montagne, lorsque Héphaïstos, sur la terre sacrée, le travaille de ses habiles mains : ainsi la terre fondait, embrasée par la flamme étincelante. Zeus plongea avec douleur Typhée dans le vaste Tartare. De Typhée naquirent les humides Vents, excepté Notos, Borée et l'agile Zéphyr : ces trois vents, issus d'une divine race, prêtent un grand secours aux humains ; les autres, entièrement inutiles, agitent la mer, se précipitent sur ses sombres vagues et causent des maux nombreux aux mortels en excitant de violents orages. Tantôt, soufflant de tous les côtés, ils dispersent les navires et font périr les matelots : alors il ne reste plus d'espoir de salut aux infortunés qui les rencontrent sur la mer ; tantôt, déchaînés sur l'immensité de la terre fleurie, ils détruisent les brillants travaux des hommes nés de son sein en les couvrant d'une poussière épaisse et d'une paille aride.
     Quand les bienheureux immortels, après avoir courageusement combattu pour l'empire contre les Titans, eurent terminé cette guerre pénible, ils engagèrent, d'après les conseils de la Terre, Zeus Olympien à la large vue, à saisir le pouvoir et à commander aux dieux. Zeus leur distribua les honneurs avec équité.
     Ce roi des immortels choisit pour première épouse Prudence, la plus sage de toutes les filles des dieux et des hommes. Mais lorsque Prudence fut sur le point d'accoucher d'Athéna, déesse aux yeux pers, Zeus, l'abusant par de flatteuses paroles, la renferma dans ses propres flancs, selon les conseils de la Terre et de Ciel couronné d'étoiles, qui voulaient empêcher qu'au lieu de Zeus, un autre des dieux immortels s'emparât de l'autorité souveraine ; car, suivant l'arrêt du destin, Prudence devait lui donner des enfants fameux par leur sagesse : d'abord la vierge aux yeux de chouette, Athéna Tritogénie, égale à son père en force et en prudence, puis un fils qui, rempli d'un superbe courage, deviendrait le roi des dieux et des mortels. Zeus prévint un tel malheur en cachant Prudence dans ses flancs, afin que cette déesse lui procurât la connaissance du bien et du mal.
     Ensuite il épousa la brillante Equité ; enfanta les Heures, Justice, Règle, la florissante Paix, qui veillent sur les ouvrages des humains, et les Parques, comblées par Zeus des plus rares honneurs, Clotho, Lachésis et Atropos, qui dispensent aux hommes et les biens et les maux.
     La fille de l'Océan, Eurynomé, douée d'une beauté ravissante, conçut de Zeus trois Charites aux belles joues : Aglaé, Euphrosyne et l'aimable Thalie. L'amour, qui amollit les âmes, semble émaner de leurs paupières, et leurs yeux ont des regards pleins de charmes.
     Déméter, cette nourrice du monde, laissa Zeus entrer dans sa couche et engendra Perséphone aux bras d'albâtre, Perséphone qu'Hadès ravit à sa mère et que le prudent Zeus lui permit de posséder.
     Zeus aima encore Mnémosyne à la belle chevelure, qui enfanta les neuf Muses aux bandelettes d'or, les Muses sensibles aux plaisirs des festins et aux douceurs du chant.
     Léto, unie d'amour avec le maître de l'égide, fit naître Apollon et Artémis chasseresse, ces deux enfants les plus aimables de tous les habitants du ciel.
     Enfin Zeus eut pour dernière épouse l'éclatante Héra, qui mit au jour Hébè, Arès et Ilithye, après avoir partagé la couche du roi des dieux et des hommes. Mais il fit sortir de sa propre tête Tritogénie aux yeux pers, cette terrible Pallas, ardente à exciter le tumulte, habile à guider les armées, toujours infatigable, toujours digne de respect, toujours avide de clameurs, de guerres et de combats.
     Héra, sans s'unir à son époux, mais luttant de pouvoir avec lui, après de laborieux efforts, enfanta l'illustre Héphaïstos, le plus industrieux de tous les habitants de l'Olympe. D'Amphitrite et du bruyant Ebranleur de la terre naquit le grand et vigoureux Triton, dieu redoutable qui, dans les profondeurs de la mer, habite un palais d'or auprès de sa mère chérie et du roi son père. Épouse du dieu Arès qui brise les boucliers, Cythérée engendra la Fuite et la Terreur, divinités funestes qui dispersent les épaisses phalanges des héros et parmi les horreurs de la guerre secondent la fureur d'Arès, ce destructeur des villes ; elle enfanta aussi Harmonie, que le magnanime Cadmos choisit pour épouse. La fille d'Atlas, Maïa, montant sur la couche sacrée de Zeus, lui donna le glorieux Hermès, héraut des immortels.
     Sémélé, fille de Cadmos, fécondée par les embrassements de Zeus, quoique mortelle, engendra un dieu, le célèbre Dionysos, qui répand au loin l'allégresse ; tous les deux maintenant jouissent des célestes honneurs.
     Alcmène, unie d'amour avec Zeus qui rassemble les nuages, donna l'existence au puissant Héraclès.
     Le boiteux Héphaïstos, ce dieu illustre, eut pour brillante épouse Aglaé, la plus jeune des Charites.
     Dionysos aux cheveux d'or épousa la fille de Minos, la blonde Ariane, que le fils de Ciel affranchit de la vieillesse et de la mort.
     L'intrépide enfant d' Alcmène aux pieds charmants, le puissant Héraclès, délivré de ses pénibles travaux, choisit pour chaste épouse dans l'Olympe neigeux Hébé, cette fille du grand Zeus et d'Héra aux brodequins d'or. Heureux enfin, après avoir accompli d'éclatants exploits, il est admis au rang des dieux, et tous ses jours s'écoulent exempts de malheurs et de vieillesse.
     La glorieuse fille de l'Océan, Perséis, donna au Soleil infatigable Circé et le monarque Aiétès.
     Aiétès, fils du Soleil qui éclaire les mortels, épousa, d'après le conseil des dieux, Idyie aux belles joues, cette fille du superbe fleuve Océan, Idyie, qui, domptée par ses amoureuses caresses, grâce à Aphrodite à la parure d'or, enfanta Médée aux pieds charmants.
     Recevez maintenant mes adieux, habitants des demeures de l'Olympe, dieux des îles, de la terre et de la mer aux flots salés. Et vous, Muses harmonieuses, vierges de l'Olympe, filles de Zeus maître de l'égide, chantez ces déesses qui, reposant dans les bras des mortels, donnèrent le jour à des enfants semblables aux dieux.
     Déméter, divinité puissante, goûta les charmes de l'amour avec le héros Iasion au sein d'un champ labouré trois fois, dans la fertile Crète ; là elle engendra le bienfaisant Ploutos qui, parcourant l'immensité de la terre et le vaste dos de la mer, prodigue au mortel que le hasard amène sous sa main, l'abondance, la richesse et la prospérité.
     Harmonie, la fille d'Aphrodite à la parure d'or, conçut de Cadmos, Ino, Sémélé, Agave aux belles joues, Autonoé qu'épousa Aristée à l'épaisse chevelure ; elle enfanta aussi Polydore dans Thèbes couronnée de beaux remparts. Callirhoé, fille de l'Océan, goûtant avec le magnanime Chrysaor les plaisirs d'Aphrodite à la parure d'or, engendra le plus robuste de tous les mortels, Géryon, qu'immola le puissant Héraclès pour ravir ses boeufs aux pieds flexibles dans Érythée entourée de flots.
     L'Aurore donna à Tithon Memnon au casque d'airain, roi de l'Ethiopie, et le monarque Emathion. Elle conçut de Céphale un illustre enfant, l'intrépide Phaéton, homme semblable aux dieux. Phaéton, encore paré des tendres fleurs de la brillante jeunesse, ne pensait qu'aux jeux de son âge, lorsque Aphrodite, amante des plaisirs, l'enleva, l'établit nocturne gardien de ses temples sacrés et lui accorda les honneurs divins.
     Docile aux conseils des dieux immortels, le fils d'Aeson enleva la fille d'Aiétès, de ce monarque nourrisson de Zeus, lorsqu'il eut accompli les nombreux et pénibles travaux que lui avait imposés le grand roi Pélias, ce roi orgueilleux, insolent, impie et criminel. Vainqueur enfin, après de longues souffrances, il revint dans Iolcos, amenant sur son léger navire cette vierge aux yeux noirs, dont il fit sa charmante épouse. Bientôt, amoureusement domptée par Jason, ce pasteur des peuples, elle mit au jour Médéios que Chiron, ce rejeton de Philyra, éleva sur les montagnes. Ainsi s'accomplissait la volonté du grand Zeus.
     La fille de Nérée, ce vieillard marin, Psamathé, déesse puissante, enfanta Phocos après s'être unie d'amour avec Éaque, grâce à Aphrodite à la parure d'or.
     Fécondée par Pélée, la divine Thétis aux pieds d'argent fit naître un guerrier formidable, Achille au coeur de lion.
     Cythérée à la belle couronne donna l'existence à Énée lorsqu'elle eut goûté les plaisirs de l'amour avec le héros Anchise sur le faîte ombragé de l'Ida aux nombreux sommets.
     Circé, fille du Soleil, né d'Hypérion, unie au patient Ulysse, engendra Agrios et l'irréprochable, le vigoureux Latinos ; elle enfanta encore Télégonos, grâce à Aphrodite à la parure d'or ; et ces héros, dans la retraite lointaine des îles sacrées, régnèrent sur tous les illustres Tyrrhéniens.
     Calypso, déité puissante, unie d'amour avec Ulysse, eut pour fils Nausithoos et Nausinoos.
 
     Telles sont les déesses qui, dormant dans les bras des mortels, donnèrent le jour à des enfants semblables aux dieux. Maintenant chantez la race des femmes illustres, ô Muses harmonieuses, vierges de l'Olympe, filles de Zeus maître de l'égide !
 
© 2002. Gasperazzo Gabriel
 

Retour à l'Accueil
../img/preceden.gif (853 octets)
../img/copyrigh.gif (1522 octets)