Des hommes qui habitaient Santorin dix ou douze siècles avant Homère, nous ne saurions rien dire, l'archéologie préhistorique n'ayant point d'inscriptions qui révèlent l'origine de ces peuplades par le caractère de leur langue. Il nous faut donc passer par-dessus ces temps qu'enveloppe une obscurité profonde pour interroger une autre science, la philologie, et d'autres hommes, les poètes et les logographes. On a vu, au chapitre précédent, que la Grèce est, pour ainsi dire, réunie à l'Asie par une foule de péninsules et d'îles qui vont comme à la rencontre du grand continent oriental ; ajoutez qu'une race, au fond la même, s'est assise sur ces beaux rivages, et que les relations rendues nécessaires par la nature des lieux furent facilitées par la similitude des idiomes et des moeurs. Ces pays n'ont même jamais changé d'habitants : depuis les jours de Priam, la race hellénique est restée en possession de son patrimoine ; car les Turcs, chassés de la Grèce, sont campés sur les côtes de la Thrace, plutôt qu'ils n'en ont pris fortement possession. La tente d'Osman y est déployée, mais qui peut dire qu'un ouragan ne l'emportera pas? Qu'était cette race? Les Grecs ne connaissaient pas leurs aïeux et se croyaient nés du sol, autochtones. La question d'origine est pour toutes les populations primitives très difficile à résoudre, car elles existent durant des siècles avant d'avoir une histoire. Une seule science peut entrer dans ces ténèbres, une lumière à la main, la philologie. L'étude comparée des langues a révélé que les Indiens, les Perses, les Grecs, les Italiens, les Celtes, les Germains et les Slaves ont eu des ancêtres communs, dont la Bactriane et les pays voisins étaient le berceau. Quelques efforts en sens contraire n'ont pu encore détruire cette révélation de l'unité originelle de la race aryane (1). Les Grecs sont donc un rameau de la grande race indo-européenne. Mais une foule de peuples établis sur les côtes de l'Asie Mineure et dans la péninsule orientale de l'Europe, sous des dénominations bien différentes, ont droit de revendiquer ce nom illustre, soit parce que leurs descendants directs l'ont porté à Salamine et à Platées, à Sparte et à Athènes, à Milet et à Syracuse ; soit parce que, sans être entrés jamais dans le cercle brillant de la vie hellénique, ils ont eu cependant dans leurs veines le sang, et sur leurs lèvres l'idiome des Hellènes. Aux premières lueurs, bien vacillantes encore, que l'histoire ou, plutôt, que la poésie projette sur ces vieux âges, se montre perdu dans la nuit des temps un grand peuple, les Pélasges, qui semble avoir couvert l'Asie Mineure, la Grèce et une partie de l'Italie, où il laissa sa langue, qui a formé le grec et le latin, et ses dieux, que les Hellènes et les Italiotes adoptèrent (2). Le plus ancien oracle de la Grèce était celui de Zeus dodonéen, qu'Homère appelle le Pélasgique. Dans les anciennes traditions, ces Pélasges sont divisés en une multitude de tribus qui formaient peut-être, au sud du Danube, entre l'Adriatique et la mer Noire, trois groupes principaux, les ILLYRIENS, les THRACES et les PÉLASGES, que nous appellerons HELLÉNIQUES pour les distinguer de ceux qui passèrent en Italie. Tous les peuples établis dans ces régions paraissent en effet avoir eu, à l'origine, d'étroits rapports. Dans les légendes, ils sont fréquemment associés, et bien des divinités qu'ont adorées les premiers peuples de la Grèce semblent être venues par la Macédoine et la Thessalie. |
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Les Illyriens s'étendirent le long de la côte orientale de l'Adriatique, depuis l'Epire jusqu'aux bouches du Pô, et sur les rivages opposés de l'Italie. Les Dardaniens s'arrêtèrent aux frontières de la Macédoine ; les Pannoniens, plus au nord, étaient de cette race, dont il ne reste qu'un faible débris, les Albanais ou Arnautes de l'empire turc (4) . L'Epire était le point de contact des deux populations, l'une illyrienne et l'autre pélasgico-hellénique. Les Thraces, dit Hérodote (Liv. V, 3.), sont, après les Indiens, la plus grande de toutes les nations. S'ils n'avaient eu qu'un chef, ou s'ils avaient su s'entendre, ils eussent été invincibles. Ils habitaient à l'orient des Illyriens et en Asie Mineure, où les Phrygiens, les Mysiens et les Bithyniens étaient de leur sang. Il paraît qu'un rameau de ce peuple s'étendit à travers la Macédoine jusque dans la Piérie, où il serait arrivé à un développement relativement avancé de civilisation, et d'où il exerça une influence considérable sur la Grèce. Il honorait Arès, le dieu des combats, figuré par un fer de lance ou un glaive sanglant (5), et Hermès, le dieu des pâtres, pour qui l'on entassait les pierres en monceaux au bord des chemins. |
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Les dieux de la Grèce lui sont arrivés de deux côtés, par mer dans le Sud, par terre dans le Nord, et il n'est pas toujours facile de reconnaître quel courant apporta telle légende et tel dieu. De la Thrace paraissent être venues les Muses, chastes déesses, nées dans la Piérie macédonienne, mais dont Hésiode croyait entendre les choeurs gracieux sur l'Hélicon de Béotie ; Zeus, que les Grecs faisaient siéger au-dessus des nuages qui couvrent la cime de l'Olympe ; Apollon, divinité asiatique qui, par certains rites de ses fêtes, se rattache aux pays du nord ; Dionysos, enfin, qui eut des adorateurs dans la Thrace et la Macédoine bien longtemps avant d'en avoir en Grèce. On faisait naître encore parmi les Thraces d'anciens poètes : Orphée, Musée et Eumolpos. Homère ne connaît pas ces premiers chantres de la Grèce, qui n'ont sans doute nulle réalité historique (7), mais il nomme Thamyris, le musicien thrace qui osa défier les Muses au combat du chant et qu'elles punirent de sa défaite en brisant sa lyre et en lui ôtant la voix. |
A une époque postérieure, quand la Grèce avait déjà la plupart de ses peuples, ces Thraces pénétrèrent, dit-on, avec leurs dieux et leurs légendes jusqu'à Daulis, dans la Phocide, où les poètes plaçaient la tragique histoire de Philomèle, et celle du festin sanglant de Térée, un de leurs rois (9) ; ils se seraient établis sur les pentes de l'Hélicon, où l'on montrait le tombeau d'Orphée et le temple des Muses, peut-être même jusque dans l'Attique, où ils auraient institué, à Eleusis, le culte de Déméter (10). Les Athéniens prétendaient avoir sur une de leurs collines le tombeau de Musée. Contre ces poétiques traditions s'élèvent les récits d'Hérodote sur les Thraces de son temps. « Les Gètes, dit-il, sont les plus nobles et les plus justes des Thraces, et ils se croient immortels parce qu'ils s'imaginent que celui qu'ils perdent ne meurt pas, mais va retrouver leur dieu Zalmoxis. Tous les cinq ans, ils tirent au sort quelqu'un de leur nation et l'envoient auprès de Zalmoxis porter de leurs nouvelles et représenter leurs besoins. Voici comment se fait la députation. Trois d'entre eux sont chargés de tenir chacun un javelot la pointe en haut, tandis que d'autres saisissent par les pieds et par les mains celui qu'on envoie à Zalmoxis. Ils le mettent en branle et le lancent en l'air de façon qu'il retombe sur la pointe des javelines. S'il meurt de ses blessures, ils croient que la divinité leur est propice ; s'il n'en meurt pas, ils l'accusent d'être un méchant. Quand ils sont las de lui faire des reproches, ils en députent un autre vers leur dieu, de la même manière, et lui donnent aussi leurs ordres, tandis qu'il est encore en vie. » (Liv. IV, 93-94) Ce récit ne montre pas des moeurs bien douces, mais il attesterait que les Gètes avaient sur l'immortalité de l'âme une plus ferme croyance que celle des Grecs aux anciens jours, et l'on s'étonnera moins de voir arriver plus tard de la Thrace les idées qui formeront le fond de l'orphisme. (11) |
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Quant aux tribus qui peuplèrent la Grèce proprement dite, elles sont connues sous les noms fameux de Pélasges et d'Hellènes, les premiers précédant les seconds, et ceux-ci héritant de ceux-là, que peu à peu ils chassent, exterminent, ou absorbent, de manière à rester seuls maîtres du pays : révolution lente, qui n'est pas encore pleinement accomplie au temps d'Homère. Les Grecs désignaient, sous la dénomination générale de PÉLASGES, les peuplades qui les avaient précédés sur le sol de la Hellade. Mais ils avaient aussi pour chacune d'elles des noms particuliers, ceux de Dryopes ou hommes des forêts, de Lélèges ou troupes choisies(?), de Caucones qui laissèrent leur nom à une partie de l'Élide, de Lapithes, de Perrhèbes, qui avaient un sanctuaire dodonéen avec ses chênes sacrés sur l'Olympe, de Phlégyens, d'Aones, de Hyantes, etc. D'après les traditions et les probabilités historiques, mais sans certitude, on peut dire que les Pélasges helléniques descendirent des régions du nord, en Grèce. Après avoir traversé la Thrace et la Macédoine, ils occupèrent l'Epire et la Thessalie ; de là ils gagnèrent, de proche en proche, la Grèce centrale et le Péloponnèse, où l'Attique et l'Arcadie passèrent pour avoir donné naissance à toute la race. Dans les îles, qu'ils occupèrent aussi, ils durent admettre au partage les Curètes, les Corybantes, les Dactyles Idéens et les Telchines, qui leur apprirent à travailler les métaux. Mais ceux qu'on désigne sous ces noms étaient moins des tribus étrangères que des colonies de Pélasges ou d'Hellènes asiatiques plus avancés en civilisation, et qui apportaient leur industrie et des notions religieuses plus développées à leurs frères restés barbares, dans leur long voyage autour de la mer Egée. Ces peuples disparurent de bonne heure, et leur nom ne subsista que pour désigner les prêtres de certains dieux. Peut-être ne furent-ils jamais autre chose. |
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Quelle confiance faut-il accorder aux légendes conservées par les poètes ou recueillies par les écrivains des âges postérieurs? Comme la mer joue, le long de ses rivages, avec les rochers que la falaise lui jette ; comme elle les roule incessamment sous ses flots, les use et les brise, ou les transforme en les couvrant de toutes les richesses de la double vie qu'elle peut faire éclore, ainsi l'imagination des peuples et la fantaisie des poètes jouent avec les noms et les faits que la tradition leur apporte, les divisent ou les unissent, les mélangent d'éléments étrangers ou les enveloppent des plus riches parures : et l'histoire se perd sous la fiction. Lorsque cette puissance créatrice de l'imagination populaire, qui ne se plaît qu'aux récits merveilleux, succède la réflexion, qui remplace la foi au surnaturel par l'analyse patiente et la comparaison des faits ; quand la critique, en un mot, veut interpréter les particularités de la légende et expliquer les traditions des vieux âges, alors naît le chaos des systèmes. A ne voir que les détails, on reste dans l'incertitude ; à regarder l'ensemble, on peut découvrir une vérité générale et suffisante. L'histoire doit donc étudier ces légendes par le motif qui vient d'être dit, et aussi par un autre : c'est que la Grèce a vécu de ces fictions, et qu'elles ont inspiré ses artistes et ses poètes, qui ont transmis aux générations les plus reculées des types que nous retrouvons partout autour de nous. Si les littératures modernes parlent moins qu'au siècle dernier d'Apollon, des Muses et des Nymphes, les peintres et les sculpteurs n'ont encore oublié ni Homère ni Phidias, qui ont consacré, l'un par ses vers, l'autre par le marbre ou le bronze, les grandes aventures des héros et des dieux. La vérité générale que révèlent les récits relatifs aux plus anciens temps de la Grèce nous semble être l'existence d'une période pélasgico-ionienne qui vit la formation des premières villes ainsi que des premiers cultes, et où étaient déjà unis par des liens étroits le continent grec et cette côte asiatique entre lesquels les îles de la mer Egée s'élevaient comme les arches brisées d'un pont. L'histoire répond ainsi à la géographie. Les rivages orientaux de la Grèce ont été, en effet, dès les plus anciens jours, visités par les peuples des rives opposées de l'Asie, qui s'avançaient sans crainte sur cette mer pacifique où chaque soir une île donnait refuge à leurs vaisseaux. A l'occident, les côtes de l'Élide et de la Messénie sont bien autrement fertiles : c'est pourtant à celles d'Argos et d'Athènes que se sont attachées les plus anciennes légendes, preuve certaine que la vie s'y est éveillée d'abord. Les Grecs des âges postérieurs trouvant ce fait dans leurs traditions ont, selon l'habitude, remplacé ces mille voyages obscurs par quelques expéditions fameuses, et attribué à un petit nombre d'hommes les effets produits par l'influence de relations dix fois peut-être séculaires. |
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Ces personnages, devenus les représentants de l'influence orientale sur la Grèce, sont surtout Cadmos, qu'on a fait phénicien, Danaos et Cécrops, qu'on a faits Egyptiens. Voici en quelques mots leur légende. Le premier, fils d'Agénor, roi de Tyr et de Sidon, avait pour frères Phénix et Cilix (les Phéniciens et les Ciliciens), et pour soeur Europe, que Zeus enleva et transporta en Crète, où, en face de l'Asie, l'Europe commence. Cadmos poursuivit sa soeur ; pour la trouver, il voyagea longtemps et visita maint pays. Arrivé en Grèce, il consulta l'oracle de Delphes. « Ne cherche plus ta soeur, répondit Apollon, mais suis la première génisse qui se trouvera sur ton chemin et fonde une ville au lieu où elle s'arrêtera. » Elle le conduisit en Béotie, auprès de la fontaine Arcia. Un dragon gardait ses eaux sacrées ; Cadmos le tua, et sema ses dents sur la terre. Il en sortit des hommes armés qui aussitôt s'attaquèrent ; tous périrent, excepté cinq, qui l'aidèrent à bâtir une forteresse, la Cadmée, autour de laquelle Thèbes plus tard s'éleva, et qui devinrent les chefs des cinq plus nobles maisons thébaines. Cadmos avait apporté l'alphabet phénicien, que les Grecs adoptèrent (14), l'art d'exploiter les mines et de fondre les métaux. Ses descendants furent célèbres par leurs malheurs : Penthée, que les Bacchantes mirent en pièces ; Actéon, le rival d'Artémis à la chasse, qui, un jour, osa la regarder se baignant dans une fontaine et fut par la déesse irritée changé en cerf, puis dévoré par ses propres chiens ; enfin Sémélé, que Zeus aima. Sur le perfide conseil d'Héra, elle voulut voir le dieu dans l'éclat de sa majesté, au milieu des éclairs et des tonnerres, mais le feu céleste la consuma. L'enfant qu'elle portait dans son sein ne périt pas : Zeus le prit et le plaça dans sa cuisse, jusqu'au moment fixé pour sa naissance : c'était Dionysos, qui donna l'ivresse joyeuse, mais aussi l'exaltation farouche, quand les initiées à ses mystères, courant par les montagnes, échevelées, demi-nues, déchiraient les proies vivantes et buvaient leur sang. (Voir Ch. XV et les Bacchantes d'Euripide) |
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Lycos, Amphion à la lyre harmonieuse, Laïos et Oedipe sont nommés parmi les successeurs de Cadmos, lesquels payèrent souvent tribut à la puissante ville d'Orchomène. Notons en passant que les tragiques Grecs, qui se sont tant occupés des malheurs de la postérité de Cadmos, ne savent rien de l'origine phénicienne de cette race. Argos, au bord de son golfe hospitalier, fut peut-être la plus ancienne cité de la Grèce, le point où se rencontrèrent les indigènes et les étrangers. On a vu que, selon Hérodote, les Phéniciens ravirent Io sur ce rivage, par représailles de l'enlèvement d'Europe. Ces noms sont faux, mais le fait est vrai, en ce sens que l'homme et la femme étaient alors et restèrent longtemps le principal objet de la piraterie et des échanges. La tradition établissait de nombreux rapports entre Argos et l'Egypte. C'est de la Libye que les Argiens avaient reçu le blé qui leur servit de semence ; c'est au bord du Nil qu'Io termina ses courses aventureuses, de là enfin qu'arriva Danaos avec ses cinquante filles, qui tuèrent, sauf un, leurs cinquante époux, et furent condamnées, dans l'Hadès, à remplir éternellement un tonneau sans fond. Fils de Bélos, Cadmos propagea le culte d'Apollon, et sa galère à cinquante rameurs apprit aux indigènes à se risquer sur les flots. Après lui, on voit, dans l'Argolide, Proetos qui appelle les Cyclopes de Lycie (17) pour construire les murailles de Tirynthe ; le héros Palamède, fondateur de Nauplie et l'inventeur des poids, des mesures, des lettres et du calcul. (18) |
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Dans l'Attique, c'est un sage d'Égypte, Cécrops, qui, chassé de Saïs sa patrie, par la guerre civile, aborde au Pirée, épouse la fille du roi du pays et lui succède après sa mort. Les habitants vivaient encore épars, il les réunit en douze bourgades, leur enseigna à cultiver l'olivier, à extraire l'huile de ses fruits et à retirer de la terre diverses espèces de grains. Afin de mieux resserrer les liens du nouvel État, Cécrops institua les lois du mariage, les rites funéraires, qui consacrèrent la mémoire des morts, et le tribunal de l'Aréopage, qui siégea sur la colline d'Arès et dut prévenir les violences par des jugements équitables. Avant de mourir, Cécrops bâtit, à 8 kilomètres de la mer, sur une masse de rochers largement aplanie à son sommet et pourtant inaccessible, si ce n'est du côté de l'ouest, la forteresse imprenable qui porta son nom, Cecropia, et au pied de laquelle se forma peu à peu la ville d'Athènes. Au nombre de ses seize successeurs on compte : Amphictyon, qui réunit tous les voisins des Thermopyles dans une ligue à laquelle il donna son nom ; Érichthonios, qui immola sa fille pour obtenir une victoire ; Érechthée (21) , qu'on dit chef d'une nouvelle colonie égyptienne de laquelle Triptolème apprit une méthode plus sûre pour semer et recueillir le blé ; enfin Égée, père de Thésée. Les Mégariens nommaient aussi parmi leurs anciens princes un Égyptien du nom de Lélex. Ces traditions sont aujourd'hui abandonnées. La plupart des écrivains de l'antiquité regardent Cécrops comme un indigène de l'Attique ; il faudrait probablement aller plus loin et ne voir en lui, comme dans Érichthonios, le dieu serpent, dans Triptolème, l'inventeur de la charrue et de l'agriculture, et dans la plupart des personnages de ces vieilles légendes, que des allégories personnifiées, des idées dont la poésie a fait, des rois, des héros ou des dieux. (22) |
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Thucydide dit bien qu'avant la guerre de Troie les Cariens et les Phéniciens avaient occupé une partie des îles, mais il ne fait aucune mention de ces colonies de Danaos et de Cadmos venues de l'Égypte et de la Phénicie sur le continent grec, et, à la différence d'Hérodote, qui, d'après le témoignage intéressé des prêtres de Memphis, sait tant de choses de ces vieux âges, le sévère historien doute que, pour ces temps, on puisse rien affirmer (25). Enfin ces étrangers qui fondent des maisons royales, et qui, pour y parvenir, ont dû être nombreux, parlaient des langues profondément distinctes de celle des Hellènes. Si leur influence avait été assez grande pour qu'ils saisissent la suprématie politique, elle leur aurait donné la force de dominer aussi l'idiome national. Ce ne sont pas d'ordinaire les conquérants d'un pays, supérieurs aux vaincus en civilisation comme en puissance, qui désapprennent leur langue. Le Grec n'ayant gardé que bien peu de traces des langues sémitiques, c'est que les Sémites, s'ils sont jamais venus dans l'Hellade, en ont disparu sans avoir pu fonder les dynasties puissantes et durables qu'on leur attribue. Ajoutons que les ruines les plus anciennes de la Grèce ne révèlent pas un art égyptien, quoiqu'on y ait trouvé beaucoup d'objets apportés de ce pays et de la côte phénicienne. Il est vrai qu'au temps où l'on met l'arrivée de ces émigrants orientaux, il y avait en Asie de grands mouvements de peuples ; que les traditions font passer tour à tour les Phrygiens d'Asie en Europe, puis de Thrace en Asie, et qu'elles amènent les Amazones jusque dans l'Attique, Memnon jusque dans la Troade, les Cariens dans les Cyclades et sur les côtes du golfe Saronique, les Telchines de Rhodes à Sicyone ; qu'enfin, vers le même temps, eurent lieu en Égypte ce qu'on appelle la sortie des Hébreux et la proscription des impurs, puis les grandes expéditions des Pharaons, qui ébranlèrent l'Asie jusqu'en Inde. Autour de la mer Égée, tout était donc en mouvement; quelque chose de ce bruit a pu retentir en Grèce, quelques-uns de ces hommes y venir, quelques-unes des idées et des coutumes de l'Asie y être portées. |
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Ce n'est pas le fait de la venue de colons orientaux qui est invraisemblable, mais la patrie qu'on leur donne. Les côtes de l'Asie Mineure étaient couvertes, ne l'oublions pas, de populations helléniques ; montées sur leurs « coursiers marins » et guidant leur marche d'après les étoiles, elles chassèrent peu à peu les Phéniciens des îles de la mer Égée et arrivèrent à leur suite sur presque tous les rivages que baigne la Méditerranée orientale. Dès le onzième siècle, les Hébreux connaissaient le nom des fils de Javan (Ioniens) « qui habitent les côtes et les îles de la grande mer », et ce nom, on le lit encore dans les inscriptions hiéroglyphiques des Pharaons de la dix-huitième dynastie (26) . Nous pouvons donc admettre une période, pour nous inconnue, durant laquelle les Grecs asiatiques préludèrent à leur fortune, en nouant des rapports avec les riches nations de l'Orient. Quelques-uns de leurs chefs, habitués à négocier avec l'Égypte et la Phénicie, auront, dans les moments de révolution, quitté leur pays troublé pour se fixer en Grèce pélasgique au milieu de peuples de même langue, auxquels ils apportèrent les connaissances qu'ils avaient acquises dans leur commerce avec les nations de l'Est et du Sud. Mille choses nous montrent les liens étroits qui unissaient les deux continents. L'histoire la plus reculée des Grecs nous ramène constamment en Asie, où ils ont pris la plupart de leurs dieux (27) . Quelques-uns de leurs procédés d'art et certains types fort anciens peuvent être regardés comme des imitations orientales. La porte aux Lions, de Mycènes, rappelle les gardiens symboliques de la citadelle de Sardes et du palais de Ninive, tandis que les Trésors de Minyas et d'Atrée semblent un souvenir des édifices à demi souterrains de la Phrygie (28). On a vu que l'alphabet primitif des Hellènes était un emprunt fait aux Phéniciens, comme le fut leur système métrique. |
(2) - Hérodote (I, 57) croit que les Pélasges parlaient une langue différente du grec; mais il ne regarde bien souvent qu'à la surface des choses, et ses connaissances philologiques n'allaient pas très loin. L'idiome que parlaient ceux qu'il appelle les Pélasges de son temps pouvait avoir gardé des formes vieillies qui l'empêchèrent de reconnaître un dialecte hellénique.ʀ↥ |
(4) - Cf. les Albanesische Studien (1854), de von Hahn, consul d'Autriche en Grèce. L'auteur pense que les Albanais ne sont ni Pélasges ni Thraces, encore moins Gètes, mais de la race des Macédoniens, avant que ceux-ci se fussent hellénisés, qu'enfin ils appartiennent à la même grande famille de peuples que les Aryas d'Orient et le reste des nations indo-européennes. M. Benloew (La Grèce avant les Grecs et Analyse de la langue albanaise) est d'une opinion différente ; pour lui, les Pélasges n'ont aussi rien de commun avec les Hellènes, si ce n'est d'avoir habité avant eux la Grèce. M. D'Arbois de Jubainville (Les premiers habitants de la Grèce) met les Pélasges en dehors de la race indo-européenne. Je confesse mon incompétence à trancher de pareilles questions qui ne regardent qu'indirectement l'histoire politique de la Grèce et que j'avais déjà refusé de discuter dans mon Histoire des Romains (t. I, . p. xxxvi, n. 1) ; ce qui ne m'empêche pas d'applaudir aux efforts que font les érudits pour dissiper ces ténèbres. Schoemann (Griechische Alterthümer, t.1, p. 4) applique le nom de Pélasges à la masse des premiers habitants de la Grèce, quelle que fût leur origine; mais il reconnaît que les populations des côtes occidentales de l'Asie Mineure et celles de la Grèce et de l'Italie étaient de même sang.ʀ↥ |
(6) - Peinture de vase, d'après Lenormant et de Witte, Élite des monuments céramographiques, II, pl. V. - Le dieu monté sur un griffon, tenant sa lyre de la main gauche, une branche de palmier de la droite, quitte ou gagne la région des Hyperboréens. Chaque année, au printemps, il quittait cette contrée mystérieuse et lointaine, pour se rendre dans ses sanctuaires de Delphes et de Délos, où son retour était célébré par des fêtes.ʀ↥ |
(7) - Les chants attribués à Orphée, notamment sa Théogonie, furent l'oeuvre des écoles orphiques du sixième siècle. Il ne nous reste rien de la poésie antérieure à Homère, quoiqu'il soit bien certain qu'il y a eu avant lui beaucoup de chantres et beaucoup de poésie, car une littérature ne débute point par un chef-d'oeuvre : l'Iliade est une fin et non pas un commencement. Aristote ne croit pas à l'existence d'Orphée, que Platon admettait.ʀ↥ |
(9) - Voici le résumé de cette légende que nous ont conservée Anacréon, Apollodore et Ovide : « Pandion, roi d'Athènes, donna sa fille Procné en mariage à Térée, roi de Thrace. Philomèle suivit sa soeur. Térée, durant le voyage, la déshonora, lui coupa la langue, et l'enferma dans une demeure écartée. Elle retraça ses malheurs sur la toile avec une aiguille, et les révéla ainsi à sa soeur qui, pour se venger, fit manger à Térée son propre fils Itys. A la fin du repas, Philomèle jeta à Térée la tête de son enfant. Les deux soeurs s'enfuirent, et furent changées l'une en hirondelle, l'autre en rossignol.»ʀ↥ |
(10) - S'il fallait accepter ces traditions, il serait nécessaire de distinguer ces Thraces primitifs de ceux qu'Hérodote (V, 3 et suiv.) connut et qu'il trouva encore livrés à toute la férocité des âges barbares : les femmes enterrées avec leurs maris, les enfants vendus par les pères ; sur tout si, comme il semble convenable de le faire, on leur adjoint les Gètes, qui, de son temps, faisaient encore des sacrifices humains.ʀ↥ |
(12) - Bas-relief d'un autel du Capitole, d'après le Museo Capitolino, IV, tav. VII, et Overbeck, Griechische Kunstmythologie, Atlas, pl. IV, 1. - De chaque côté du dieu enfant, qu'allaite la chèvre Amalthée, dansent les Corybantes ou Curètes. Ils frappent leur épée contre leur bouclier pour empêcher Kronos d'entendre les cris de son fils, qu'il veut dévorer. A gauche est assise une femme, peut-être la nymphe Adrasteïa, qui veillait sur Zeus, avec sa soeur Ida.ʀ↥ |
(13) - Peinture de vase, d'après Gerhard, Etruskische und kampanische Vasenbilder, Taf. C. - Cadmos (ΚΑΔΜος) s'avance, l'épée à la main, contre le dragon. Le héros, comme s'il avait déjà remporté la victoire, porte une couronne sur la tête : une autre pend à sa ceinture. Debout, au centre de la scène, Athéna (ΑΘΗΝΑ), en armes, tend une couronne à Cadmos, ainsi que la déesse de la Victoire (ΝΙΚΗ). Derrière lui est assise Harmonie (ΑΡΜΟΝΙΑ), la fille d' Arès et d' Aphrodite, qu'épousera le héros vainqueur; devant lui, Théba (ΘΗΒΑ), aux pieds de laquelle un Génie aîlé dépose une couronne, personnifie la ville de Thèbes dont Cadmos deviendra le fondateur. Les dieux assistent au combat : à gauche, Poséidon (ΠΟΣΕΙΔΑΝ), armé de son trident ; à droite, Déméter (ΔΑΜΑΤΗΡ), un sceptre à la main, et sa fille Koré (ΚΟΡΑ), tenant deux torches. Apollon, Artémis, Hermès, sont représentés sur la partie du vase que ne reproduit pas notre gravure. Selon la légende, tous les dieux assistèrent aux noces de Cadmos et d'Harmonie. Deux trépieds, des lauriers, un faon, complètent l'ornementation de ce beau vase.ʀ↥ |
(15) - Métope d'un temple de Sélinonte, d'après une photographie. Le visage et les parties nues du corps de la déesse sont en marbre : tout le reste est en pierre. La représentation est conforme à la légende d'Actéon, telle qu'elle était racontée par le poète Stésichore d'Himère. Voulant empêcher l'union de Sémélé et d'Actéon, Artémis jeta sur lui une peau de cerf et les chiens de la déesse, ainsi trompés, le dévorèrent. Sur la métope on distingue encore nettement la peau et les cornes de l'animal. Actéon se défend avec son épée.ʀ↥ |
(16) - Gravure sur un miroir étrusque, d'après Gerhard, Etruskische Spiegel, I, pl. LXXXIII. - Sémélé (Semla), penchée en avant, presse doucement sur son sein le jeune Dionysos, dont elle tient le thyrse; celui-ci, la tête rejetée en arrière, enlace sa mère. Une légende voulait que, après une longue séparation, le dieu eût retrouvé sa mère aux Enfers et l'eût ramenée dans l'Olympe. Apollon (Apulu), une branche de laurier à la main, contemple la scène, que complète un jeune satyre jouant de la double flûte. Une couronne de lierre encadre cette gracieuse composition.ʀ↥ |
(17) - Ce peuple asiatique des Cyclopes n'était, bien entendu, qu'un mythe. Pour Hésiode, les Cyclopes étaient la personnification de la foudre et des feux souterrains. Plus tard, on en fit les ouvriers de Héphaïstos ; plus tard encore, et par conséquence, des géants, auxquels on attribua toute construction considérable; on les fit venir de Lycie parce que c'était la contrée volcanique la mieux connue des anciens Grecs.ʀ↥ |
(18) - Les poids en lave trouvés à Santorin sont en corrélation systématique ; les hommes qui s'en servaient étaient pourtant bien antérieurs à l'époque d'Homère, et ils les avaient certainement reçus de la côte d'Asie. L'alphabet grec était aussi une importation phénicienne. Mais, avec leur goût de la simplicité et de la personnification, les Grecs ont attribué à Palamède toutes les inventions connues dans l'âge héroïque.ʀ↥ |
(20) - Peinture de vase, d'après les Monum. dell' Inst. archeol., X, pl. XXXVIII. - Devant Cécrops (ΚΕΚΡΟΨ), moitié homme, moitié dragon, qui s'appuie sur un sceptre et porte une couronne sur la tête, sa mère (ΓΕ ou la Terre) sortant à demi de la terre, tend Erichthonios (ΕΡΙΘΟΝΙΟΣ) à Athéna (ΑΘΗΝΑΙΑ). La protectrice d'Athènes reçoit l'enfant dans ses bras. Derrière Athéna se trouve Héphaïstos (ΗΦΑΙΣΤΟΣ), le père d'Érichthonios, puis accourt Hersé, fille de Cécrops (ΕΡΣΕ). Sur l'autre côté du vase, que nous ne reproduisons pas en entier, sont représentés deux femmes et trois hommes, d'abord Aglauros ([Ἄγ]ΔΑΥΡΟΣ), fille de Cécrops, puis Érechthée (ΕΡΕΧΘΕΥΣ), Pandrose (ΠΑΝΔ[ροσος]), fille de Cécrops, enfin Egée et Pallas.ʀ↥ |
(22) - La cigale, qui semble naître de la terre, était le symbole de l'autochthonie; son nom en grec est κερκώπη, d'où par transposition Cécrops. Les Athéniens, en signe qu'ils étaient autochthones, portaient dans leurs cheveux des ornements en forme de cigale. (Thucydide, I, 6.) Érichthonios, fils d'Héphaïstos et de la Terre, était représenté moitié homme et moitié serpent; Érechthée était, un surnom de Poséidon; une inscription, récemment trouvée, porte Ποσειδῶνι Ἐρεχθει. Son temple s'élevait, sur l'Acropole. d'Athènes, au lieu où, disait-on, Poséidon avait frappé la terre de son trident. Le nom de Triptolème signifie celui qui retourne trois fois la terre. Danaos, dont le nom est grec, δανός; (?) sec, bon à brûler, est une personnification du sol aride de l'Argie, Ἄργος ἄνυδρον (Hésiode, Fragm. 69), et ses filles, avec leur tonneau sans fond, sont les pluies qui arrosent inutilement cette terre qui ne garde rien de l'humidité versée à sa surface. Du reste, il est bien certain que l'Attique et la côte orientale du Péloponnèse ont dû, par leur position même, recevoir une partie de leurs habitants par mer.ʀ↥ |
(23) - Peinture d'un vase de la fabrique d'Hiéron, d'après les Monum. dell' Inst. archeol., IX, pl. XLIII. - Triptolème (TRIΠTOΛEMOΣ), tenant une patère dans la main droite et des épis dans la main gauche, est assis sur un char ailé d'où s'élancent deux serpents. Devant lui, Proserpine (ΦEROΦITTA) tient de la main gauche une torche, de la droite une oenochoé, qu'elle incline vers la patère de Triptolème. Derrière le char est Déméter (ΔEMETRE), une torche et des épis dans les mains. Porté sur son char, le héros s'apprête à parcourir le monde, qu'il initiera aux bienfaits de l'agriculture.ʀ↥ |
(24) - Relief d'un sarcophage du Vatican d'après une photographie (cf. le Musée Pie-Clémentin, V, pl. XXI). - Les Amazones combattent à cheval, armées de la lance ou de l'épée courte et d'un bouclier échancré : toutes ont un sein nu. Au centre, Achille soutient Penthésilée blessée. La reine des Amazones, accourue au secours des Troyens, avait été mortellement blessée par Achille, et le héros, frappé de sa beauté, avait aimé la vierge mourante.ʀ↥ |
(26) - C'est le même groupe d'hiéroglyphes, lus uinim, qu' on retrouve dans les inscriptions des Ptolémées pour désigner les Grecs. Les Cariens, qui dominèrent dans les Sporades et les Cyclades, semblent avoir été un mélange de Grecs asiatiques et de Phéniciens. Lassen les tient pour un peuple cananéen, par conséquent de race sémitique (Ueber die alten Sprachen Kleinasiens). C'est également l'opinion de Movers. Les Lydiens sont aussi, pour Lassen, des Sémites. A Santorin, on a trouvé des objets d'origine phénicienne que le commerce y avait apportés.ʀ↥ |
(28) - On sait que ces prétendus Trésors sont des tombeaux. - «Les constructions cyclopéennes de la plaine d'Argos, dit M. Bertrand (Voyage d'Athènes à Argos, p. 220 et 250), ont le plus grand rapport avec celles qu'on trouve sur les côtes de Lycie et qui portent d'ordinaire le nom de camps des Lélèges. Le tombeau de Tantale en Phrygie et un certain nombre de monuments des contrées voisines présentent exactement les mêmes caractères de style et de construction que ceux de Mycènes. C'est ainsi que les murs de Tirynthe étaient la reproduction exacte des constructions lyciennes. »ʀ↥ |
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