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     Une autre légende, celle du Crétois Minos, prise aussi dans sa généralité, confirme le fait de ces antiques relations entre la Grèce et l'Asie. Ce sage roi, dit-elle, le plus puissant des princes de son temps, régnait dans la Crète, dont il avait réuni tous les peuples sous sa domination, et où il avait fondé trois villes : Cnosse, Cydonie et Phoestos. Ses lois reposaient sur un principe étranger aux législations orientales, que les citoyens sont égaux entre eux. Si ce qu'on lui attribue ne fut pas une importation postérieure d'une colonie dorienne, il aurait interdit la propriété privée et voulu que des tables communes, dressées en des lieux publics, réunissent tous les habitants. En temps de guerre, la puissance royale était illimitée : dans la paix, un sénat administrait l'État. Aux esclaves seuls était remis le soin de cultiver la terre. Les jeunes Crétois, délivrés des travaux matériels, étaient soumis à une éducation sévère qui avait pour but de développer leurs forces et de leur inspirer les vertus qui font les citoyens utiles. Minos fut aussi un conquérant; il créa une flotte et chassa de l'Archipel les pirates Cariens et Léléges qui l'infestaient. Toutes les îles, depuis la Thrace jusqu'à Rhodes, reconnurent son pouvoir, et les colonies qu'il fonda dans quelques-unes, ou qu'il établit sur les côtes de l'Asie, en assurèrent la durée. Mégare et l'Attique lui payèrent tribut. Une expédition contre la Sicile échoua ; il y périt lui-même. Pourtant on connaît dans l'île une ville de son nom, Minoa. Son tombeau s'y trouvait à côté d'un sanctuaire d'Aphrodite, l'Astarté de Tyr, dont les Phéniciens lui avaient transmis le Culte, qu'ils portèrent aussi dans l'île de Cythère. Zeus, pour récompenser sa justice, le chargea avec ses frères, Eaque et Rhadamanthe, de juger aux Enfers les ombres des morts.
 
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     Plus tard, on se trouva embarrassé de toutes les aventures mises sur le compte de Minos, et, par un procédé fort habituel aux écrivains qui voulaient, comme Plutarque avoue l'avoir fait pour Thésée, donner à la légende l'apparence de l'histoire, on dédoubla ce personnage et l'on fit vivre, une génération après le législateur de la Crète, un second Minos sous lequel aurait paru l'industrieux Dédale, et qui aurait bâti le Labyrinthe pour enfermer le Minotaure, que Thésée tua avec l'aide d'Ariane (2). Sous Minos II, la Crète était la plus grande puissance de la Grèce ; mais, après lui, cette domination tomba Idoménée, le petit-fils du premier roi de la mer, ne put conduire contre les Troyens que quatre-vingts navires.
     Nous nous garderons bien de ne rien affirmer touchant cette histoire de Minos, mais il nous semble qu'ici encore se dégage sans peine de l'ensemble des traditions un fait incontestable, celui d'une grande puissance exercée, aux premiers jours de la Grèce, par les Crétois. Ajoutons que cette domination maritime et insulaire qui s'établit avant toutes les autres était inévitable.
Le Minotaure et le Labyrinthe de Crète.

      Le Minotaure, agenouillé et tourné à gauche, tenant un globe dans la main droite levée, et peut-être une fleur de lotus dans la gauche, R). Le Labyrinthe en croix, orné au centre d'un astre et de quatre carrés creux aux cantons de la croix. (Monnaie d'argent, de Knossos, en Crète.)
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     On a distingué dans l'histoire de la formation de notre globe la période insulaire qui précéda celle où apparurent les grands continents.
     Dans l'histoire de la Grèce, il fut aussi un temps où la vie la plus active était dans les îles et sur les côtes de la mer Egée. La Crète, placée au centre de ce mouvement, le maîtrisa et lui donna sa plus grande force. Voilà le règne de Minos, je veux dire : un effort fait du haut de cette terre qui domine la mer Egée comme une citadelle, pour organiser ce monde mobile et violent, réprimer la piraterie, mettre le commerce à sa place et reconnaître les mers de la Grèce jusqu'à la grande île de l'Occident, qui était alors l'Ultima Thule, la Sicile.
     Hérodote serait d'accord, au fond, avec cette interprétation des anciennes choses de la Grèce, puisqu'il fait des Ioniens les descendants des Pélasges (3). Il faut toujours tenir grand compte des paroles du vieil historien, qui était si curieux de recueillir les traditions populaires. Or cette parenté s'explique par ce qui vient d'être exposé. Les Pélasges couvrent les premiers la Grèce ; les Ioniens d'Asie y arrivent ensuite par mer, en petit nombre, comme cela doit être pour des temps où la navigation était si précaire, et sans femmes, ce qui oblige à prendre celles du pays. D'abord ils pillent, ravissent ou tuent ; puis, peu à peu, ils s'établissent sur ces côtes orientales où nous ramènent toutes les traditions de l'âge primitif, se mêlent aux Pélasges, rameau séparé de leur race depuis plusieurs siècles, et font naître la première civilisation du pays.
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     Les lieux où elle se développa furent en Epire les environs du temple de Dodone, qui, avec ses chênes fatidiques et ses colombes sacrées, semble avoir été pour les Pélasges ce que Delphes fut pour les Hellènes, le sanctuaire et l'oracle le plus vénéré ; la Thessalie, qui prit une telle avance sur les autres provinces, qu'une partie de la poésie homérique y est née et que les Muses en sont sorties ; la Béotie, où s'éleva, dans les environs du lac Copais, la puissante cité d'Orchomène, dont les habitants, les Minyens, creusèrent, disait-on, à travers une montagne, des canaux d'écoulement pour se préserver des inondations du lac Copaïs : travail immense et qui accuserait des connaissances déjà bien avancées, si la nature n'en avait pas fait elle-même tous les frais. (5)

 
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     L'Attique, peuplée de bonne heure, n'a pourtant rien gardé des temps pélasgiques, si ce n'est une partie des murs de son Acropole. Les Arcadiens prétendaient que Lycosura était la plus vieille cité du monde ; il est vrai qu'ils croyaient être nés eux-mêmes avant que la Lune envoyât à la terre ses pâles rayons. Mais la contrée qui semble avoir joué alors le rôle le plus important est l'Argolide, où subsistent tant de traces de ces vieux âges, et où vivaient tant de souvenirs d'antiques relations avec l'Orient. 
     A cette période antéhistorique se rapportent des monuments d'une construction particulière, que les générations postérieures attribuaient à une race de géants, les Cyclopes. On voit encore des restes de ces constructions cyclopéennes à Mycènes, à Argos dont les Lyciens avaient, dit-on, bâti les murs, à Tirynthe, à Athènes, à Orchomène, à Lycosura, et peut-être dans deux cents autres villes helléniques. Ce sont d'énormes quartiers de roc souvent bruts, quelquefois taillés, mais toujours placés les uns sur les autres, sans ciment, en polygones irréguliers (7). Les plus remarquables de ces monuments sont, les murs et les galeries de Tirynthe, bâtis de pierres dont deux chevaux attelés ne pourraient ébranler la plus petite, et l'édifice appelé le Trésor d'Atrée, à Mycènes, dont la porte a pour linteau une pierre, longue de 8 m,25 sur 5 m,10 de largeur, qui est la plus considérable qu'on ait jusqu'à présent trouvée dans une construction régulière. Une partie des murs de Mycènes et une porte surmontée de deux lions offrent le même genre d'architecture. Ces lions, gardiens farouches de l'Acropole, sont le plus ancien bas-relief qui existe en Europe. Leurs deux têtes, peut-être en bronze, mais à coup sûr rapportées, comme le prouvent la coupure nette du cou et les trous qu'on y voit, ont disparu ; tournées, sans doute, aux anciens jours, vers ceux qui approchaient de l'enceinte, elles les regardaient d'un oeil menaçant. 
     L'Acarnanie est encore couverte de ces monuments en appareil cyclopéen ou polygonal, dont l'usage s'est très certainement maintenu fort tard dans cette province. Du reste il est à remarquer que les Grecs, qui trouvaient la pierre partout sous leur main, employèrent rarement dans leurs murailles la brique et le mortier. Ils les formaient de pierres posées les unes sur les autres, se maintenant en équilibre par leur disposition et leur poids. Même à Eleusis, on a découvert un tombeau qui reproduit en de plus petites proportions le Trésor d'Atrée, avec le passage en ogive, la salle ronde et l'appareil cyclopéen des murailles de Tirynthe. (8)

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Murs cyclopéens de systèmes différents.

     D'après Schliemann, Mycènes, fig. 17-19. - Les murs 1 et 2 sont d'appareil polygonal. Les blocs, dans les murs du premier système, sont bruts et souvent énormes; entre ces gros blocs sont interposées des pierres beaucoup plus petites : par exemple, dans les murs des acropoles de Tirynthe et de Mycènes. Dans les murs du second système, les blocs sont taillés sur les joints, le parement est aplani et l'ensemble est d'aspect très imposant : par exemple, dans la muraille ouest de l'acropole de Mycènes, dans la muraille de l'acropole d'Athènes, derrière l'aile sud des Propylées, et dans celle de la terrasse qui soutenait le temple de Delphes. Dans le troisième système, les blocs, ordinairement rectangulaires, sont disposés par assises horizontales : par exemple, à la porte aux Lions de Mycènes.

     Ces monuments, qui ont un même caractère général, marquent cependant, par quelques détails, des époques différentes. Ainsi on a cru pouvoir attribuer aux Pélopides le Trésor d'Atrée ou tombeau d'Agamemnon, et la porte aux Lions, qui attestent un art plus avancé, surtout plus asiatique. Mais comment de telles masses ont-elles été remuées avec le seul instrument que ces peuples connussent, le levier? Des constructions qui ont exigé une telle dépense de force musculaire, et par conséquent d'hommes, doivent appartenir à une époque de servitude publique, sous des chefs militaires ou sous une caste dominante de prêtres guerriers, que les traditions laissent entrevoir ; et les Pélasges furent sans doute condamnés par leurs maîtres à de pénibles corvées, comme les Romains, sous Tarquin le Superbe, quand ils construisirent le grand Cloaque et le Capitole ; comme les Egyptiens, quand ils bâtissaient leurs pyramides et leurs temples ; comme les habitants de la Gaule, quand ils dressaient les alignements de Carnac et d'immenses cromlechs. L'influence orientale à laquelle les Grecs devaient arracher le monde durait donc encore parmi les tribus pélasgiques. (9)
Monnaie de Tirynthe.

     Monnaie de Tiryns (Tirynthe). Tête diadémée de Héra, à droite. R). TlPΥ (pour Τιρυνθίων). Palmier. (Bronze.)
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Tombeau pélasgique, à Éleusis.

      D'après la Gazette archéologique, VIII (1883), pl. 42. - Ce tombeau, découvert par F. Lenormant sur le flanc de l'acropole d'Éleusis, offre des analogies frappantes avec les Trésors de Mycènes (Trésor d'Atrée, Trésor dit de Mme Schliemann), avec le Trésor d'Orchomène et les chambres sépulcrales de Ménidi (près de l'ancienne Acharnes) et de Palamidi (près de Nauplie). Le plan et la forme sont les mêmes.

     Notons toutefois que les murailles cyclopéennes ne servaient pas à enfermer un dieu ou à garder une momie de roi, comme les fastueux monuments qu'éleva aux bords du Nil l'orgueil des prêtres et des monarques ; ce n'étaient pas non plus, comme en Gaule, d'inutiles constructions dont le but est resté pour nous une énigme. Ni temple, ni insolent tombeau, ni forteresse imprenable d'un chef, mais cité de tout le peuple, ces ruines nous disent que, dès l'époque la plus reculée, la Grèce commença la vie urbaine qui a fait sa grandeur. Ses premiers peuples fondèrent les villes où s'est élaborée plus tard la civilisation du monde.
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     (5) - Le lac Copaïs est à 98 mètres au-dessus du niveau de la mer. Il couvre dans les basses eaux une surface de 150 kilomètres carrés : dans les crues ordinaires 230. On compte, de l'ancienne Copaïs aux ruines d'Haliarte, jusqu'à treize katavothra ou conduits naturels, qui ont leur issue dans le canal de l'Eubée. Il n'y a que 6 kilomètres du gouffre du Céphise, un des plus grands katavothra du lac, au fond de la baie de Larymna, et ces deux points ne sont séparés que par un col de 35 mètres d'altitude. Strabon (IX, 2,18) raconte qu'Alexandre chargea Cratès d'un travail de réparation, que les paroles du géographe, τὰ ἐμφράγματα ἀνακαθαίων, ne laissent pas bien comprendre, et qu'une sédition arrêta. On voit encore aujourd'hui, sur les deux cols qui séparent le lac Copaïs de la baie de Larymna et du lac Hylica, seize grands puits que les Minyens avaient creusés pour nettoyer la conduite du Céphise et enlever les éboulis qui s'y étaient produits. Cf. Emile Burnouf, Archives des missions, t. I, p. 143. ʀ↥

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deuxième chapitre.

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