

(1) Eschyle, qui, à titre de grand poète, est un voyant, décrit avec une étrange fidélité la vie des premiers hommes, avant que Prométhée leur eût apporté le feu et les arts : « Dans le principe, les hommes avaient des yeux, et ils ne voyaient pas, des oreilles, et ils n'entendaient point. Durant des milliers d'années, tout resta pour eux confus et brouillé ; ils étaient comme les fantômes qui flottent en nos songes. Ni maisons de briques ouvertes au soleil ni charpentes ; pour abris, des trous où, comme la fourmi au corps allongé, ils se glissaient au fond des grottes sombres (2) . » C'est bien l'homme des cavernes que nous n'avons reconnu que depuis cent trente ans. Homère en parle de même dans l'Odyssée (3) ; ses Cyclopes habitent des grottes au sommet des monts. Ils n'ont ni outils pour travailler la terre, ni navires « aux proues rouges » pour porter les denrées « aux villes des hommes ». Point de chevaux ; seulement des brebis et des chèvres ; pas même de dieux. Lorsque Odysseos (Ulysse) réclame de Polyphème l'hospitalité, au nom de Zeus « protecteur des suppliants », le cyclope répond : « De Zeus, je n'ai nul souci, et pas davantage de vos dieux immortels. » |
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La littérature classique a gardé comme un écho de ce premier âge du monde, qui subsiste encore pour quantité de peuples sauvages, et Lucrèce semble avoir pressenti quelques-uns des résultats de l'archéologie préhistorique lorsqu'il a tracé le tableau des moeurs primitives (4) . Si l'on dépouillait Héraklès de l'auréole divine que les poètes lui ont donnée, le rude lutteur parcourant la Grèce, armé de sa massue et couvert d'une peau de lion, serait encore le représentant de ces premiers hommes qui ont commencé la lutte contre les fauves et préparé, sur la terre, la place pour une humanité moins malheureuse. Le problème des origines de la population hellénique a été, en ces derniers temps, compliqué plutôt qu'éclairci par le résultat de fouilles exécutées en Grèce et ses îles ; car elles ont révélé l'existence d'hommes ayant déjà parcouru plusieurs étapes de civilisation, depuis les silex taillés jusqu'à des oeuvres d'un art délicat. On a même reconnu quelques-unes de leurs demeures sous d'énormes amoncellements de ruines, comme à Hissarlik, et sous d'épaisses couches de lave, comme à Santorin. Les géologues font remonter jusqu'à vingt siècles au moins avant J.-C. l'effroyable cataclysme qui, secouant cette île comme un chêne fouetté par l'ouragan, en a précipité une partie dans un abîme profond de 400 mètres, tandis qu'une autre était soulevée jusqu'à une hauteur de 800 mètres (le mont Saint-Élie) (5) . Dans cette Pompéi de la Grèce anté légendaire, on a recueilli des armes et des instruments en silex, des poids en lave, des vases en terre cuite faits au tour, et couverts de dessins grossiers, etc. Il existait donc à Santorin, deux mille ans avant notre ère, des hommes qui possédaient les premiers éléments de la civilisation et qui trafiquaient avec les îles voisines. |
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Hérodote commence ainsi son histoire : « Les hommes les plus instruits parmi les Perses disent que les Phéniciens ont été les premiers auteurs de l'inimitié entre la Grèce et les Barbares. Adonnés à la navigation, ils transportaient les productions de l'Egypte et de la Syrie chez les autres nations. Dans une de leurs expéditions, ils abordèrent à Argos et étalèrent sur le rivage leur chargement ; ils l'avaient presque entièrement vendu, lorsque, le cinquième ou le sixième jour après leur arrivée, plusieurs femmes, et parmi elles Io, fille du roi Inachos, s'approchèrent des navires pour acheter quelques marchandises. Les Phéniciens se jetèrent sur elles, enlevèrent Io avec ses compagnes et les conduisirent en Egypte. » Voilà le commerce ancien, celui que nous avons fait longtemps sur les côtes d'Afrique, et l'ancienne piraterie, comme naguère nous exercions la traite à la côte de Guinée. (6) L'enlèvement d'Io n'a pas été, ainsi que le dit le bon vieil historien, la cause de la guerre de Troie ; mais le récit d'Hérodote est le souvenir de relations anciennement établies par les Phéniciens au pourtour du grand lac grec que forme la mer Egée. Les Assyriens, eux aussi, ces premiers-nés de la civilisation occidentale, avaient touché les bords de cette mer, en portant leur domination et quelques-uns de leurs arts jusque dans la Lydie ; à leur tour, les Grecs préhistoriques en visitaient les rivages asiatiques, et il a dû se trouver des Pélasgo-Ioniens parmi « ces peuples de la mer » qui envahirent l'Egypte au dix-septième siècle. Des deux parts, on enlevait des captifs, qui apportaient dans leur nouvelle patrie des arts, des croyances et des dieux. Au palais de Priam, dans l'Ithaque d'Odysseos, le grand voyageur, on voit des Sidoniennes occupées à de merveilleux ouvrages de broderie. La piraterie et le commerce mêlaient les trois mondes entre lesquels courent les flots de l'archipel et de la mer de Syrie (7) . On en a la preuve par le résultat des fouilles faites en ces dernières années à Hissarlik, Santorin, Ialysos, Spata, Cnossos, et qui ont révélé une Grèce antérieure à la Grèce d'Homère. |
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A Hissarlik, « la petite forteresse », sur un plateau long de 170 mètres, large de 140, moins grand par conséquent que l'aire de l'Acropole d'Athènes, M. Schliemann a cru retrouver Troie, qui était peut-être plus loin, à Bounarbachi (10) . La pioche de ses ouvriers y a rencontré, en traversant 16 mètres de décombres, les débris de plusieurs villes successivement détruites et rebâties. Le mode des plus anciennes constructions ressemble à celui des maisons préhistoriques de Santorin et des villages de l'Asie Mineure décrits dans l'Anabase de Xénophon. On a exhumé de ce vieux sol beaucoup d'instruments de pierre, mais aussi du bronze dont l'étain venait de bien loin, et des objets en métaux précieux, que M. Schliemann a appelés le Trésor de Priam. Ils avaient dû être achetés en Lydie, où le Pactole charriait des paillettes d'or (11) . Comme dans ces débris rien ne rappelle l'art phénicien, ni les terres émaillées, les scarabées avec hiéroglyphes et la faïence d'Egypte, que l'on rencontre à Mycènes, à Ialysos, dans l'île de Rhodes, et à Spata, près d'Athènes ; comme enfin on ne voit sur les vases les plus anciens que l'ornement géométrique, dans ce qu'il a de plus rudimentaire, et quelques essais très grossiers d'imitation de la figure humaine sur les vases dits à tête de chouette, il faut admettre que la première civilisation d'Hissarlik représente une époque antérieure à celle de Santorin et de Mycènes ; mais on peut y voir la civilisation primitive de l'Orient hellénique. |
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La seconde étape est marquée par les objets découverts à Santorin. Cette île, autrefois ronde et qui n'a plus aujourd'hui que la forme d'un croissant, fut ébranlée, à l'époque que nous avons marquée plus haut, par une effroyable éruption volcanique. Toute la partie centrale s'effondra et fut remplacée par un gouffre où la sonde descend à 400 mètres, tandis qu'une couche de ponce, épaisse de 30 mètres, recouvrait ce qui restait de l'île. C'est sous ce linceul qu'on a découvert les habitations des victimes et les débris d'une industrie avancée : des vases contenant de l'orge carbonisée et de la paille hachée pour la nourriture des moutons et des chèvres dont les squelettes gisaient à côté ; des meules, des moulins à huile, des poids de 250, 750 et 3 kilogrammes environ, progression qui suppose un système régulier de mesures ; des enduits colorés qui recouvraient les murs (15) ; l'emploi de la chaux et de la pouzzolane pour ciment, et partout des dessins et des figures, qui montrent d'abord le goût de l'ornementation géométrique, puis celui de la décoration florale et maritime, enfin un certain sentiment de l'esthétique. |
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Ces poteries révèlent des relations avec les plus anciennes populations de Rhodes, de Chypre, de Milo et de la Grèce continentale, par conséquent un commerce déjà actif. La ville rhodienne d'Ialysos, qui se trouvait au voisinage des grands foyers de la civilisation égyptienne et orientale, a un art plus avancé et probablement plus récent qui relie les types de Santorin à ceux de Mycènes. Les heureuses fouilles faites dans cette dernière ville par M. Schliemann ont été une autre révélation. Si l'on ne peut affirmer qu'il a réellement retrouvé, ainsi qu'il le croit, le corps d'Agamemnon, il a mis au jour des sépultures royales où les morts portent des masques d'or et avaient des vêtements, des armes, qui attestent la richesse d'un puissant royaume. Les vases ont des formes et des dessins qui rappellent ceux de Santorin et d'Ialysos, mais avec un tour de main plus habile ; et des fragments de porcelaine égyptienne, des bagues, des pierres gravées, un oeuf d'autruche orné de dessins, attestent des rapports avec l'Egypte et l'Assyrie par l'intermédiaire des Phéniciens. Malheureusement les tombes de Spata, prés d'Athènes, avaient été violées avant qu'on les retrouvât en 1877. Les débris laissés par les maraudeurs : objets en ivoire, pâtes de verre semblables à celles d'Ialysos, bijoux recouverts d'une feuille d'or, représentation du lotus et du sphinx, tête tout orientale coiffée d'une mitre conique, suffisent cependant à faire reconnaître que, dans l'Attique des anciens jours, l'influence orientale fut plus grande que dans l'Argolide. Ces découvertes, qui sont d'hier, mais qui vont certainement se multiplier, montrent les vieilles nations de l'Asie et de l'Egypte éveillant en Grèce la vie civilisée d'un nouveau peuple. C'est le fait que la géographie indiquait, que l'archéologie confirme et que l'histoire doit retenir. (17) |
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