Comme en toute société barbare, la violence devançait la justice, et les meurtres étaient fréquents. « Nos pères, dit Aristote, marchaient toujours armés. A Cumes, la loi sur le meurtre exigeait, pour la condamnation, que l'accusateur produisit en témoignage un certain nombre de ses parents. » (Polit., II, 6.) Ce sont les cojuratores des lois germaniques, et cette coutume atteste que, s'il fallait des témoignages pour obtenir justice, il était nécessaire d'avoir aussi des lances pour se défendre contre la vendetta de la famille du condamné. Naturellement les moeurs étaient simples parce qu'on était pauvre, mais avec une liberté inconnue à l'Orient, parce que chacun avait besoin de tous. Dans la Grèce héroïque, c'est à peine si la classe servile existe ; ceux qu'on a pris à la guerre ou achetés sont moins des esclaves que des serviteurs. Alceste mourante tend la main à ses esclaves pour l'adieu suprême. Eumée espérait qu'Odysseos, rentré dans Ithaque, lui donnerait une maison, un champ et, une femme, et, s'il rencontre le fils de son maître, il le baise au front et sur les yeux ; mais déjà le vieux pâtre dit le mot que toute la Grèce, même celle des philosophes, répétera : « Les dieux ôtent à l'homme la moitié de sa vertu, le jour où ils le font esclave. » (Odyss., XVII, 322) La condition de l'esclave est douce (1), celle de la femme est honorée. Ici la société domestique, la famille, est mieux constituée que chez les peuples orientaux, les Juifs exceptés (2), gage certain que la société politique aura aussi une constitution meilleure, plus juste et plus libre (3). La polygamie est interdite, mais non le concubinat. Si la femme grecque est encore achetée (4), elle n'est plus condamnée à l'obscurité et à la solitude du harem ; elle vit au grand jour, du moins dans les premiers temps ; plus tard, son existence semblera plus sévère : à Athènes, on l'enfermera dans le gynécée, et elle restera dans une condition juridique inférieure à celle de son mari (5). Exclue de l'héritage de son époux, pupille de ses fils, elle sera toujours mineure. Les anneaux de la chaîne qu'avait nouée autour d'elle l'ancienne servitude n'étaient pas tous brisés. Cependant il y aura, même alors, progrès pour elle, car la dot qui deviendra sa propriété assurera son avenir. A l'époque où nous sommes, quelques-unes ont déjà la dignité sévère de la matrone romaine et ne souffrent point de rivales (6). Laërte achète Euryclée, « mais, dit Homère, quoiqu'elle fût très jeune, il n'en fit point sa compagne, craignant son épouse. (7)» Comme le héros ne dédaigne point les travaux manuels, la femme a pour sa part les soins domestiques. Les filles des rois vont elles-mêmes puiser l'eau aux fontaines, comme la belle Nausicaa, comme Polyxène, fille de Priam. Andromaque donne leur nourriture aux chevaux d'Hector ; Hélène travaille à de merveilleuses broderies, et Pénélope ne dompte l'impatience des prétendants qu'en leur montrant le dernier vêtement qu'elle prépare pour le vieux Laërte, ce voile qu'elle tisse le jour et qu'elle défait la nuit : « Que diraient les femmes de la Grèce si je laissais ce héros sans linceul, quand la Moire cruelle l'aura livré à la mort? » Et quelle scène que celle des adieux d'Andromaque et d'Hector ! |
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Cependant, dans cet âge où la force et l'audace sont honorées, l'infidélité à la foi promise n'est pas un crime impardonnable (10); le mot νόμος, qui signifie la loi morale, ne se trouve pas dans Homère et pas davantage celui d'Éros. Du moins les contemporains du poète ne connaissent pas les ardeurs dépravées que l'Asie et les institutions gymniques communiqueront plus tard à la Grèce. La femme est le seul objet des affections de l'homme ; mais, pour elle, l'amour se borne aux désirs qu'Aphrodite fait naître avec sa ceinture, « où se trouvent tous les attraits et les mots qui captivent même l'âme du sage » (Iliade, XIV, 216-217). Les passions violentes que l'amour allume sont d'un autre âge, et ce seront d'autres poètes qui les chanteront, Hélène, revenue à Sparte, dans la demeure de Ménélas, y est traitée en épouse et en reine. Si Andromaque et Pénélope sont pour Homère des modèles de piété conjugale, il ne connaît pas Alceste, Laodamie, Évadné qui meurent pour leur époux ou ne veulent pas lui survivre. Clytemnestre, Antée, Phèdre, Alcmène et toutes les femmes enlevées ou séduites par les héros et par les dieux, montrent l'indulgence des hommes de ce temps pour des faiblesses qu'ils avaient tant de fois provoquées (11). Une amende était le châtiment du coupable, et l'on avait déjà peu de compassion pour l'époux malheureux. « En voyant Arès et Aphrodite pris au piège artificieux dont Héphaïstos les a enveloppés, dit le poète irrévérencieux, un rire inextinguible s'élève parmi les immortels, et ils se disent entre eux : Héphaïstos obtiendra l'amende due pour l'adultère. » (Odyssée, VIII, 343 et suiv.) |
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L'époux ne promettait pas une fidélité rigoureuse ; les captives formaient pour les chefs une sorte de harem. Il s'en trouvait beaucoup dans le palais de Priam, quoique « l'auguste Hécube » eût seule, comme Pénélope à Ithaque, le titre et les honneurs d'une épouse et d'une reine. En sa demeure, Odysseos avait cinquante captives, et il y a de la jalousie dans sa colère contre celles qui se sont abandonnées aux prétendants. Lorsque, avant de s'être fait reconnaître, il entend leurs rires et leurs cris de joie, « son coeur murmure », et il voudrait les tuer sur l'heure ; cependant ce serait compromettre son entreprise. Se frappant la poitrine, il dit sourdement : « Patience, ô mon coeur ! n'as-tu pas supporté des maux plus cruels ?» (13) Les prétendants morts, il fait pendre douze des coupables : c'est une scène de sérail. Malgré ces trop fameux exemples, les liens de la famille étaient forts, l'autorité du père respectée, même par les fils arrivés à l'âge mûr, car sa malédiction entraînait des malheurs inéluctables. Prêtre de la maison, il faisait les libations au tombeau des aïeux et il entre tenait au foyer domestique le feu qui ne devait s'éteindre que si la famille disparaissait dans la ligne mâle. Les enfants partagent également entre eux l'héritage, car la propriété individuelle, principe de tout progrès social, était reconnue dès ces vieux âges. Si un meurtre est commis, le prix du sang, ta τὰ ὑποφόνια, est payé, même par le roi ; quand les parents de la victime refusent de le recevoir, le meurtrier n'a plus qu'à fuir devant la vengeance conjurée de la famille ou de la tribu, car tous les membres sont solidaires de l'offense. Ces haines que le sang seul apaise nous reportent au fond des forêts de la Germanie et du nouveau monde. Mais les guerriers farouches d'Odin et du Grand-Esprit n'ont rien à faire avec les héros d'Homère, avec ce peuple grec qui se fait toujours aimer malgré ses fautes, ses ruses et ses violences, parce que nul autre n'a mieux développé les sentiments affectueux et poétiques de notre nature. Lorsque la nourrice d'Odysseos, à la vue des prétendants étendus morts, éclate en cris de joie, son maître l'arrête et lui dit : « Réjouis-toi dans ton coeur, mais contiens-toi. Il est impie de se de se glorifier sur des morts. » Même le froid et austère Aristote s'écrie : « Est-il un plaisir plus pur que de secourir ses semblables et de répandre des bienfaits sur ses amis, ses compagnons et ses hôtes ? » (Politique, II, 3.) Avec cette vive imagination qui leur fit créer sitôt une poésie enchanteresse, avec ce coeur ouvert aux plus nobles sentiments, les Grecs semblent doués d'une éternelle jeunesse. Comme chacun de nous à ce moment de l'existence, ils aiment passionnément toute belle chose et jettent aux quatre vents du ciel la vie et le sentiment, si pleins en eux qu'ils débordent sur la nature entière et l'animent. Point de longs repas et de grossiers plaisirs, comme chez les peuples du Nord ; point d'ivresse. (14) Comme dans leurs banquets que charment la lyre d'Apollon et le chant des muses, ses dieux ne goûtent qu'au nectar et à l'ambroisie qui font couler dans leurs veines un sang pur et immortel, le Grec n'aime qu'une nourriture sobre et légère. A peine l'a-t-il donnée au corps qu'il veut des jeux, des exercices, des danses, des bardes pour lui chanter la gloire des héros ainsi que les nouveaux aèdes lui chantent aujourd'hui les exploits des Klephtes. (15) Que l'étranger frappe à sa porte, et il sera fêté sans curiosité indiscrète, même le banni, même l'homicide, « car l'hôte et le mendiant sont envoyés par Zeus » ; la religion lui en fait une loi : « Le misérable qu'on repousse, dit Alcinoos, cache peut-être un dieu. » (16) Sa colère est terrible. Sur le champ de bataille il n'épargne pas l'ennemi abattu, et livre son cadavre aux outrages et aux vautours : cependant il n'a point de haine qu'on n'apaise, point de vengeance qu'on ne détourne avec des présents et des prières, « ces filles boiteuses mais infatigables du grand Zeus, qui suivent l'Injure, pour guérir les maux qu'elle a faits et qui savent toujours fléchir le coeur des vaillants ». Avec sa nature expansive, le Grec a besoin d'amis ; chaque guerrier a un frère d'armes, Héraklès et Iolaos, Thésée et Pirithoos, Oreste et Pylade, qui veulent mourir l'un pour l'autre, Achille et Patrocle, Idoménée et Mérion, Diomède et Sthénélos forment ces indissolubles amitiés dont le dévouement est la première loi. Dix ans après son retour à Lacédémone, Ménélas s'enfermait encore dans son palais pour pleurer les amis qu'il avait perdus sous les murs d'Ilion. |
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Plus tard se développeront les doux traits fâcheux du caractère hellénique, la vénalité et la ruse. Dans tout Achille, il y aura du Sinon ; jamais du Thersite. Dans les funérailles, on plaçait une obole entre les dents du mort, pour qu'il pût payer son passage à Charon, le sombre nocher du Styx, et parfois, dans ses mains, un gâteau de miel pour apaiser Cerbère. (Aristophane, Lysistrata, 600-607) Le corps, bien lavé et enduit de parfums, était revêtu de ses plus beaux habits, la tête couronnée de fleurs, et exposé sur un lit de parade, les pieds tournés vers la porte, restée ouverte, puisque le mort allait partir pour le grand voyage. Alors commençaient les lamentations funèbres, θρῆνοι (Homère, Odyssée, XXIV, 719), usage qui subsiste encore chez bien des peuples. A l'entrée de la maison, on plaçait un vase rempli d'eau lustrale dont s'aspergeaient ceux qui sortaient, usage que nous avons aussi gardé, comme tant d'autres de ces rites antiques que le christianisme n'a pu ou n'a pas voulu enlever aux populations. Le matin du troisième jour, le corps, toujours assis sur son lit de parade, était porté par les proches au lieu de sa sépulture ; en avant marchaient les joueurs de flûte, faisant entendre des airs lugubres sur le mode phrygien ; derrière eux les pleureuses volontaires ou gagées (19). L'usage d'enterrer les morts précéda l'incinération que Lycurgue interdit à Sparte, et qui, étant plus coûteuse, resta toujours moins générale. (Cicéron, de Legibus, II, 22) Aux côtés du mort, on mettait, sans doute aux temps anciens, de grossières idoles pour le protéger dans sa vie d'outre-tombe, plus tard de gracieuses figurines rappelant ses jeux d'enfance ou les serviteurs qu'il avait aimés et qui devaient le distraire ou le servir encore (20) ; et l'on suspendait aux tombeaux les couronnes et les guirlandes que nous aussi nous y mettons, Souvent, aux funérailles des morts illustres, il était célébré des jeux funèbres. Au retour, un repas était pris dans la maison du mort ou chez le plus proche parent, comme cela a lieu dans nos campagnes et comme on le voyait à Paris même il n'y a pas bien longtemps. Le deuil durait trente jours à Athènes, moins longtemps à Sparte ; le troisième, le neuvième et le trentième, il était fait des sacrifices et des libations au mort ; de même à l'anniversaire du décès. Eschyle donne aux Perses les coutumes de la Grèce, lorsqu'il fait raconter par Atossa aux vieillards de Suse les rites qu'elle est venue accomplir au tombeau de Darius : « Je partis de ma maison pour porter au père de mon fils un breuvage sacré, le lait, le miel transparent, rosée de l'amie des fleurs, l'eau d'une fontaine virginale et le suc de vieilles grappes de raisin. Allons, amis, entonnez l'hymne solennel et appelez l'ombre majestueuse de Darius, tandis que la terre boira lentement mes offrandes. |
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On pourrait tracer encore, à l'aide d'Homère et d'Hésiode, le tableau des connaissances et des arts que les Grecs possédaient dans ces vieux âges. Ils n'avaient qu'une charrue de bois pour ouvrir le sein de la terre, et ne demandaient à celle-ci qu'une abondante moisson d'orge, quelques légumes ; pois, fèves et oignons ; un peu de blé, de vin, d'huile et de miel ; des fruits : figues, olives, poires, pommes et grenades. Les gerbes étaient foulées par des boeufs ; le grain écrasé à la main par les femmes entre deux larges pierres ; les grappes de raisin, séchées au soleil ou mises au pressoir ; l'huile ne servait que dans les aliments ou pour oindre le corps. La nourriture ordinaire était des gâteaux d'orge, des légumes et des poissons frais ou salés ; on ne mangeait guère du pain de froment et de la viande fraîche que les jours de fête et dans les sacrifices. Ils savaient tondre les brebis et tisser la laine ; ils travaillaient l'or, l'argent, le cuivre, plus rarement le fer, dont l'exploitation est difficile (22) ; leurs armes étaient de bronze, et le bronze était à l'or comme neuf est à cent (23). Des emblèmes ornaient les boucliers des chefs (24), et c'est avec la lance, qui frappe de près, qu'ils ont vaincu les porteurs d'arc de l'Asie. La monnaie était encore inconnue : un taureau servait de terme de comparaison pour les échanges. Une captive, habile aux travaux d'aiguille en valait quatre (Iliade, XXIII, 704-705) ; la jeune et belle Euryclée en coûta vingt à Laërte (Odyssée, I, 429-451), et Lycaon se racheta au prix de cent boeufs (Iliade, XXI, 79). Ils pouvaient élever de vastes et solides constructions, mais ils ne savaient point tailler le marbre (25). Dans leurs temples, une pierre informe ou un tronc d'arbre à peine façonné représentaient même l'Amour et les Charites ; les tableaux du bouclier d'Achille ne sont qu'un rêve du poète. La musique naissait : les temps héroïques avaient entendu, disait-on, les sons harmonieux de la lyre d'Amphion et d'Orphée : Achille, sur son vaisseau, charme ses longs loisirs par les sons de la phorminx. Le centaure Chiron avait découvert ou appris les propriétés médicales de certaines plantes ; toute la science de Podalire et de Machaon consistait en des incisions et une médicamentation externe, Esculape lui-même, pour adoucir la douleur, croyait moins aux médicaments qu'aux chants harmonieux et aux paroles mystiques. Par ce côté, la médecine était une partie de la religion, et les médecins une sorte de corporation religieuse. |
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Malgré la guerre de Troie et l'expédition des Argonautes, la navigation et l'art de construire les vaisseaux étaient dans l'enfance. Quelques constellations avaient été nommées : la Grande et la Petite Ourse, les Pléiades, les Hyades, Orion, l'étoile du Chien et « Hespéros (Vénus), le plus brillant des astres qui parcourent le ciel ». Cependant le navigateur n'osait s'éloigner des côtes, et livrait chaque soir son navire au rivage. La terre était toujours un corps immense que Zeus tenait suspendu à une chaîne d'or au-dessus de l'abîme, et qui, pour ceinture, avait l'Océan. De grandes colonnes appuyées à la terre et soutenues par Atlas portaient le ciel. Cependant les connaissances géographiques s'étendaient à chaque poème qui chantait les courses vagabondes d'un héros, de Jason, d'Odysseos ou de Ménélas. Le rhapsode, vivant écho de la muse populaire, recueillait tous les bruits, y ajoutait ses fictions, et par ses chants où tout se mêlait, morale, art et religion, il était à la fois et le produit et le peintre de cette société sauvage, mais non grossière, pleine de violences, mais aussi de poésie, parce que, retenue encore près de la nature, elle y trouvait l'inspiration des jeunes années. Chez cette race, la nature humaine ne perd jamais tous ses droits : çà et là nous en retrouvons les bons côtés. Quels honnêtes sentiments que ceux d'Eumée! Quelle charmante figure que celle de Nausicaa ! Homère et Hésiode, ou les ouvrages réunis sous leur nom, résument la poésie des anciens bardes, mais reflètent deux faces de cette société et comme deux âges différents de la vie du peuple grec ; aussi chacun d'eux semble-t-il n'avoir rien connu de l'autre. Cette différence était si bien sentie, qu'elle se montrait jusque dans la récitation de leurs oeuvres ; le dialecte qu'ils parlaient est le même ; mais on lisait gravement les vers de l'un ; on chantait joyeusement ceux de l'autre sur la cithare. Hésiode, le poète aimé du laboureur et de l'artisan, le poète des hilotes, comme l'appelait dédaigneusement Cléomène, qui le chassait de Sparte où il ne laissait entrer qu'Homère, le chantre des héros et de la guerre, commence son poème des Oeuvres et des Jours par l'éloge du travail, et fait découler de là toutes les vertus. Comme cette morale pratique nous met loin du brahmanisme hindou, qui fait consister la dignité et la puissance de l'homme, non dans les oeuvres, mais dans la méditation oisive et stérile des perfections de la divinité! L'Orient, tout en donnant quelques-uns de ses dieux aux Hellènes, n'a pas réussi à faire pénétrer son mysticisme en Grèce, où une civilisation nouvelle va commencer avec un peuple ami du travail et de l'effort humain. |
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