Sparte et Lycurgue.
1° - La Laconie. Ses Premiers Rois.
La masse confuse des montagnes de l'Arcadie se détachent les deux chaînes du Taygète et du Parnon, qui se prolongent, vers le sud, jusqu'aux caps Taenare et Malée que fouette souvent la tempête. « Lorsque tu vas tourner le cap Malée, disaient les matelots, oublie ce que tu as laissé à la maison. » Entre ces montagnes coule l'Eurotas qui descend en torrent jusqu'au-dessous de Sparte, là il rencontre une plaine légèrement inclinée où son cours ralenti le mène plus lentement à la mer. Une vallée, resserrée entre les versants abrupts des montagnes comme entre deux murailles, accidentée de collines nombreuses et brûlée en été par les ardeurs d'un soleil presque tropical que ne tempèrent pas les brises marines, tandis qu'on aperçoit au-dessus de sa tête les pics du Taygète, souvent couverts de neige : voilà le pays de la Creuse Lacédémone.
Ce pays, par sa nature et son climat, devait rendre les hommes énergiques et durs. Il n'est pas infertile, mais ne livre ses dons qu'en retour de pénibles travaux : c'est sur les flancs des montagnes qu'il faut pousser la charrue, car il n'a qu'une seule plaine, délicieuse, il est vrai, celle que baigne l'Eurotas dans son cours inférieur. Du reste, jusqu'au sommet du Taygète, la vigne croit au milieu de forêts de platanes, et produit, sur certains coteaux, des vins célébrés par Alcman et Théognis ; en d'autres parties, tout près de la plus riche végétation, on trouve un sol aride et ferrugineux.
Carte de la Vallée de l'Eurotas.
Pour un peuple guerrier, les mines de fer de la Laconie étaient une précieuse ressource. Le pays était aussi admirablement disposé pour porter la guerre chez les autres sans la recevoir chez soi, véritable forteresse où l'on ne pouvait entrer qu'au nord-ouest, par la vallée de l'Eurotas, très facile à défendre, et au nord-est par celle de Sellasie, presque impraticable à son extrémité supérieure. Du côté de la Messénie, il n'existait qu'un sentier étroit et dangereux à travers le Taygète. Toutes ces routes aboutissaient à un même point, Sparte. - Euripide peint en deux vers la Laconie : « Pays riche en productions, mais difficile à labourer; enfermé de tous côtés par une barrière d'âpres montagnes ; presque inaccessible à l'ennemi. »
Le premier roi qu'on donnait à la Laconie était un autochtone, Lélex, ce qui veut dire qu'un peuple de ce nom avait laissé là les plus anciens souvenirs. Certains traits de la mythologie locale rattachent ces Léléges à l'Orient et aux peuples navigateurs de la mer Egée. Ainsi, c'était au cap Taenare que régnait un fils de Poséidon, l'argonaute Euphémos, si léger à la course, qu'il effleurait de ses pas la cime des vagues ; c'était sur les roches de Thalames qu'étaient nés les Dioscures, ces gémeaux qui, pour guider les marins, allumaient au ciel leurs feux protecteurs avant même que le Soleil eût éteint ses derniers rayons. Le petit-fils de Lélex, Eurotas, fit creuser une sorte de canal pour conduire à la mer l'eau stagnante de la plaine. N'ayant pas de postérité mâle, Eurotas donna sa fille Sparta et son royaume à Lacédémon, fils lui-même de Taygète et de Zeus. Telle est la facile imagination des peuples jeunes, que quelques noms leur suffisent pour créer tout une histoire et de longues généalogies.
Un des successeurs de ce Lacédémon, Tyndare, fut l'époux de Léda, la mère des Dioscures, d'Hélène et de Clytemnestre. Hippocoon, son frère, lui ayant ravi le trône, Héraclès le lui rendit, à condition qu'il le laisserait à sa mort aux Héraclides. Mais il oublia sa promesse et donna ses États avec sa fille Hélène à l'Atride Ménélas ; Hermione, héritière de ce prince, épousa Oreste. Sous leur fils Tisaménos, les Héraclides vinrent réclamer le trône promis à la postérité d'Héraclès. La Laconie échut par le sort aux fils d'Aristodème, Eurysthène et Proclès. Comme ils étaient jumeaux, on décida qu'ils seraient tous deux rois. La Pythie l'avait ainsi ordonné. Ils fondèrent les deux maisons royales des Agides et des Eurypontides, qui régnèrent simultanément à Sparte pendant plus de neuf cents ans. La branche aînée prit le nom du fils d'Eurysthène, Agis ; la branche cadette, celui du petit-fils de Proclès, Eurypon.
Les nouveaux maîtres de la Laconie, au lieu de se disperser dans les campagnes, se concentrèrent en un lieu semé de collines faciles à défendre, à Sparte, afin de se tenir en garde contre toute surprise. Ils avaient d'abord laissé leurs lois aux anciens habitants ; sous le règne d'Eurysthène, les Laconiens jouirent même de l'égalité avec les conquérants. Mais Agis retira cette concession. Les Doriens ou Spartiates eurent seuls des droits politiques ; les Laconiens, devenus leurs sujets, n'eurent que des droits civils. La plupart acceptèrent ce changement de condition ; les habitants d'Hélos, qui le repoussèrent, furent vaincus et réduits en servitude. Tous ceux qui les imitèrent eurent un pareil sort.
Guerrier Dorien, statuette en bronze trouvée à Dodone.
Tel est le récit ordinaire. On a déjà vu que les Doriens n'occupèrent d'abord que la haute vallée de l'Eurotas, par où ils étaient venus. Pausanias parle de la longue résistance de plusieurs cités, de Geronthres, de Pharis et surtout d'Amyclées, l'antique capitale des rois Achéens, qui ne fut prise que sous le règne de Téléclès, une génération avant la première olympiade. L'existence de deux rois dans une même cité fait soupçonner la réunion de deux peuples dans une même ville ; ainsi en arriva-t-il à Rome sous Romulus et Tatius. Les Doriens avaient sans doute été contraints de faire cette concession aux Achéens. De là ces deux rois qui conservaient quelques prérogatives de la royauté héroïque, mais qui, contrairement à la tradition, n'étaient point de la même famille, puisqu'ils ne mêlèrent jamais leur sang ni leurs tombeaux. Un jour, à Athènes, on refusait à l'Agide Cléomène l'entrée du temple d'Athéna, parce qu'il était de race dorienne : « Non, répondit-il, je suis Achéen. »
Les Spartiates n'avaient pas le vif et mobile esprit des hommes de l'Ionie. Essentiellement conservateurs, ils gardèrent leur double royauté, même quand elle ne répondit plus à une nécessité politique, c'est-à-dire après la soumission de toute la Laconie. Ils eurent alors le caractère de race dominante et oppressive qui provoqua des haines dont ils ne purent contenir l'explosion que par une continuelle vigilance, et ils s'en imposèrent la nécessité en ne s'enfermant point derrière des murailles. Sparte fut une ville ouverte et son peuple resta toujours sous les armes, astreint à une sévère discipline, comme une armée campée en pays ennemi. Les Spartiates formèrent seuls l'État ; seuls ils eurent le droit d'assister aux assemblées où se faisaient les lois et d'aspirer aux charges publiques. Au-dessous d'eux étaient leurs sujets : dans les bourgs de la plaine ou dans ceux du Taygète, les Laconiens propriétaires de leurs champs, mais astreints à payer aux rois des redevances ; dans les campagnes, les Hilotes, esclaves de la glèbe, condamnés à labourer pour leurs maîtres.
Vallée de Sparte.
Les deux premiers rois, Eurysthène et Proclès, vécurent en perpétuelle mésintelligence. Rien n'était plus propre à affaiblir leur pouvoir, mais ce fut cette faiblesse qui le sauva. L'aristocratie dorienne garda cette double royauté, nécessairement inoffensive, comme les patriciens de Rome eurent deux consuls pour n'avoir pas un maître. A l'exemple des deux maisons régnantes, toutes les familles se divisèrent ; l'égalité établie après la conquête par un premier partage des terres disparut dans les fortunes comme dans les conditions, et même parmi la race dominante, il y eut des oppresseurs et des opprimés, des riches et des pauvres. De là des secousses qui ébranlèrent l'État et chassèrent du pays quelques-uns des conquérants. Un petit-fils de Tisaménos, Théras, conduisit une colonie dans l'île qui prit son nom ; d'autres allèrent se fixer à l'ouest du Péloponnèse, dans la Triphylie. Cependant, malgré ces discordes, Sparte, dans la vigueur de la sève barbare, trouva le moyen de faire des conquêtes ; elle attaqua les Cynuréens, qui pillaient tour à tour l'Argolide et la Laconie, et les chassa de leur territoire. Les Argiens ayant voulu s'emparer de ce petit pays, elle se tourna contre eux et les battit. Ce fut l'origine d'une querelle qui dura plusieurs siècles.
Cette situation des conquérants de la Laconie, entourés d'ennemis au milieu de leur conquête et menacés sur leurs frontières par des peuples belliqueux, leur imposait l'obligation de vivre étroitement unis. Des dissensions intestines pouvaient compromettre cette discipline et augmenter le péril extérieur. Lycurgue se donna la tache de la raffermir, en resserrant les liens qui enchaînaient les citoyens à l'État.
Monnaie de Sparte en bronze. Tête diadémée et les Dioscures.
2° - Lycurgue et ses Lois.
Il y a sur Lycurgue comme sur ses lois des incertitudes que la critique moderne n'a pu dissiper ; ce qui va suivre tient donc plus de la tradition que de l'histoire ; il en est de même pour la plupart des faits antérieurs aux guerres Médiques.
On croit que Lycurgue naquit dans le neuvième siècle, du roi Eunomos. Son père, en voulant séparer des gens qui se battaient, reçut un coup de couteau dont il mourut. Son frère aîné, Polydectès, eut de même une fin prématurée et Lycurgue fut roi tant qu'on ignora la grossesse de la reine, sa belle-soeur ; celle-ci lui offrit de faire périr l'enfant qu'elle portait dans son sein, à condition qu'il l'épouserait. Il trompa ses désirs coupables et sauva le fils de son frère. Les grands, irrités de la sagesse de son administration pendant la minorité du jeune Charilaos, le forcèrent à s'exiler. Il voyagea longtemps pour converser avec les sages et étudier les coutumes des nations étrangères. Dans l'île de Crète, il se fit instruire des lois de Minos par le poète Thalétas qui chantait ses vers sur la lyre, et il l'appela ensuite à Sparte pour qu'il l'aidât à apaiser les esprits. De l'Asie Mineure il n' emporta que les poésies d'Homère ; mais les prêtres égyptiens le comptèrent parmi leurs disciples. Les Spartiates des derniers temps voulaient qu'il fût allé jusque dans l'Inde interroger l'antique sagesse des brahmes, et visiter ces lieux, berceau du jour, d'où il semblait aux anciens que devait sortir toute lumière. C'étaient de bien grands et difficiles voyages pour les hommes de ce temps ; Lycurgue ne les a point faits, et les prêtres de l'Egypte ou de l'Inde ne lui ont rien appris.
Le rapport des institutions de Sparte avec celles de la Crète est évident. La division en esclaves, en vaincus de condition libre et en conquérants, le partage de ces derniers en trois tribus, les repas publics, l'influence des vieillards, et un sénat d'anciens se retrouvent dans cette île. Mais ils existaient chez tous les peuples doriens, par suite d'usages communs à la race entière et de nécessités politiques provenant de situations analogues. Lycurgue n'inventa donc point sa législation, pas plus qu'il ne l'importa toute faite des pays étrangers, car les lois qui durent naissent des moeurs, et ce n'est qu' ensuite que les législateurs les rédigent. Il fit revivre et coordonna d'anciennes coutumes, précisa ce qui était vague, compléta ce qui était imparfait, et forma d'éléments épars, mais vivaces, un corps de lois rigoureusement enchaînées.
Lycurgue. Améthyste gravée.
A son retour, après une absence que l'on fait durer dix-huit ans, Lycurgue trouva la ville pleine de troubles ; le peuple sentait lui-même le besoin d'une réforme. Le moment était donc favorable. Afin d'ajouter à l'autorité de son nom celui d'Apollon Delphien, le dieu national des Doriens, il consulta l'oracle sur ses projets. La Pythie le salua du nom d'ami de Zeus.
Fort de l'appui du dieu, gagné ou complice, il commença par intéresser à ses desseins un parti nombreux et puissant, de sorte qu'il pût compter au besoin sur la force pour faire accepter ses lois. Charilaos était un de ses plus zélés partisans.
Tous les maux de Sparte provenaient de l'anarchie qu'enfantaient l'extrême richesse des uns et l'extrême pauvreté des autres, mises face à face et se déchirant sous les yeux des vaincus, qui espéraient sans doute profiter de ces discordes pour briser un joug détesté. Le mal dont l'État se mourait étant l'inégalité, Lycurgue prétendit le guérir par l'égalité.
Au lendemain de l'invasion, les Doriens avaient, suivant l'usage, partagé entre eux, par le sort, les terres conquises. Mais l'égalité des lots,
klÁroj, avait été bien vite troublée ; Lycurgue se proposa de la rétablir en renouvelant cette vieille coutume agraire. Il divisa les terres réservées aux Spartiates en portions égales. Suivant Plutarque, il partagea la Laconie en 59000 parts, dont 50000 pour les Laconiens et 9000 pour les Spartiates ; celles-ci beaucoup plus considérables que celles-là et comprenant les meilleures terres du pays, mais à peu près égales entre elles, sinon pour l'étendue, du moins pour la valeur et les revenus.
Sparte et Taygète.
Les personnes formaient trois classes : Spartiates, Provinciaux ou Périèques, Hilotes. Les Spartiates, le peuple souverain, étaient les descendants des conquérants doriens ; ils vivaient réunis à Sparte et s'appelaient les égaux,
oƒ Ómoioi. Les Provinciaux ou Périèques étaient les anciens Achéens qui n'avaient pas fui avec Tisaménos vers l'Aegialée, les étrangers qui avaient accompagné les conquérants, même des Doriens qu'une cause ou une autre, l'impossibilité, par exemple, de donner ce que chacun devait fournir pour les repas publics, avait fait tomber du rang des citoyens.
Le Spartiate et l'Hilote ne peuvent être séparés ; ils se complètent l'un l'autre.
Les Laconiens ou Provinciaux qu'on nommait les Périèques, « ceux qui habitent autour de la cité sans y être compris, » cultivaient les flancs des montagnes et les bords de la mer. Ils occupaient les « cent villes de la Laconie », misérables hameaux, pour la plupart représentés, à Sparte, par une hécatombe annuelle. Ils n'avaient point de droits politiques, étaient soumis pour l'administration de leurs communes à la surveillance des Spartiates, devaient un tribut, la moitié, probablement, du produit de leurs terres, et le service militaire ; 10 000 combattront à Platées, à côté des 5000 Spartiates, et Léonidas en aura 700 aux Thermopyles. Les éphores, et sans doute avant eux les rois, avaient le droit de les faire exécuter sans jugement. Leur situation était cependant adoucie par certains avantages : s'ils n'avaient pas les droits des Spartiates, ils n'étaient pas condamnés à leurs moeurs austères, l'industrie et le commerce, dédaignés par les conquérants, leur appartenaient ; c'était peu de chose, car tout luxe était interdit aux Spartiates, mais ils trouvaient une ressource dans la magnificence que l'État déployait pour ses temples et ses solennités. Même au dehors, on recherchait certains produits de leur industrie. Brasidas montra dans ses expéditions loin du Péloponnèse quels services ils pouvaient rendre ; quand Sparte eut des flottes, ils en formèrent les équipages. Ces services et la richesse qui ne leur était pas interdite permirent à quelques-uns d'entre eux de s'élever aux dignités. On prétend que Lysandre, Callicratidas et Gylippos étaient de cette classe ; il est certain que plusieurs des vainqueurs d'Olympie et quelques artistes en faisaient partie. Avant la guerre du Péloponnèse toute trace physique d'une différence originelle entre les Périèques et les Spartiates s'était effacée. Tous parlaient dorien, quoique les lignes de démarcation politique fussent sévèrement maintenues.
Il ne faut pas chercher à Lacédémone la politique qui fut une des causes actives de la fortune de Rome : la facile concession du droit de cité. Tout l'esprit de sa constitution y était contraire. Hérodote assure que deux hommes seulement obtinrent ce titre : le devin Tisaménos et son frère Hègias. Tisaménos, à qui l'oracle de Delphes avait promis de grands succès, se trouvait dans l' armée des Grecs à Platées. Les Spartiates, très superstitieux surtout à l' égard de leur dieu national, Apollon, voulurent que cet homme prédestiné devint un des leurs, pour partager avec lui sa fortune. Le devin n'y consentit qu'à la condition que son frère fut fait aussi citoyen de Sparte. Toute aristocratie fermée est destinée à périr ; attendons-nous donc à voir Sparte tomber faute d' hommes,
Ñligandr„a, dit Polybe.
On a vu l'origine des Hilotes. Ils étaient en plus grand nombre que les esclaves d'aucune autre cité grecque, et ils représentaient l'esclavage dans sa forme la plus complète. Cette servitude est double ; l'Hilote a deux maîtres : le Spartiate, dont il cultive la terre, et l'État ; il appartient à tous et à un seul. Sa volonté et sa vie sont dans les mains de Sparte, qui de l'une et de l'autre fait ce qui lui plaît. Mais une limite est imposée à la puissance du maître ; il ne peut ni tuer ni vendre hors du pays ses Hilotes, qui restent attachés à la terre comme le seront les serfs du moyen âge ; cette position fixe est même pour eux la source d'un certain bien-être. Comme le Spartiate a un régime de vie simple et invariable, il se borne à exiger des Hilotes qui cultivent sa terre une redevance en nature toujours la même, suffisante pour le nourrir lui et les siens : au delà, il ne demande rien, et ce qui reste des produits demeure à l'esclave, qui peut s'en former un pécule et se rendre plus douces les conditions matérielles de la vie. L'espoir de la liberté ne lui est pas non plus à jamais interdit : il peut s'y élever par l'affranchissement et mériter l'affranchissement par des services à l'intérieur ou par son courage dans la guerre, car l'État l'emploie à ses travaux et souvent l'appelle à l'honneur de combattre pour la commune patrie. Les Hilotes affranchis formaient la classe des Néodamodes.
Tête Héraclès et Amphore. Monnaie de Sparte.
Cette position n'aurait pas été intolérable, et le mot d'Hilote ne serait pas devenu l'expression de tout ce qu'il y a de plus affreux dans l'esclavage, si leur condition eût été simplement telle que nous venons de la décrire. Mais cette classe active, industrieuse, nombreuse surtout, tenait les Spartiates en de continuelles alarmes. Il est dangereux à l'esclave de faire peur à son maître. Sparte eut contre les siens un code plus atroce que notre code noir. D'abord elle les dégrada ; un vêtement, qu'ils ne pouvaient quitter, servait à les reconnaître ; défense leur était faite de chanter les hymnes guerriers des Spartiates ; et pour se faire un jeu de leurs vices, ou y trouver une leçon que ceux-ci estimaient bonne à donner aux enfants, ils forçaient des Hilotes à s'enivrer. De plus, chose horrible! Sparte affaiblissait cette classe redoutée en lui tirant du sang. Chaque année, à en croire certains récits, on lâchait sur les Hilotes les jeunes Spartiates armés de poignards pour leur faire la main et les habituer au sang. Tous les malheureux qui, passé une certaine heure, étaient trouvés sur les routes, tombaient égorgés ; cette chasse aux hommes avait un nom officiel, elle s'appelait la « cryptie ». Quelquefois, au lieu de se faire en détail, l'exécution se faisait en masse. Thucydide raconte qu'à une certaine époque, « Sparte ayant quelques raisons de redouter une insurrection des Hilotes, invita par déclaration publique tous ceux qui, par leurs services passés, croyaient avoir mérité d'être affranchis, à venir réclamer la récompense à laquelle ils avaient droit. Les plus braves et les plus ambitieux de liberté se présentèrent ; sur le nombre total, deux mille furent choisis comme les plus dignes ; dans leur joie, ils se réunirent, la tête couronnée de fleurs, autour des temples, afin de remercier les dieux. Peu de temps après, les Lacédémoniens les firent disparaître. On ne sut point quel avait été leur sort, mais on ne les revit jamais. » Ce fait, rapporté sans aucune hésitation par un historien qui n'est point hostile aux Spartiates, force de croire qu'il n'y a pas trop d'exagération dans ce que les anciens nous disent de la cryptie. Un habile critique ne voit dans cette étrange institution qu'une loi de couvre-feu comme il en a été tant de fois rendu, une mesure de police contre les vagabondages et les réunions nocturnes ; ici, seulement, avec une pénalité atroce. L'explication est bonne ; Sparte, en effet, ainsi qu'une place forte assiégée, avait besoin pour se défendre de plus dures rigueurs que n'en ont jamais établi les lois militaires. Aristote, que l'on n'accusera pas de tendresse pour les esclaves, disait : « Les traitements barbares infligés aux Hilotes en font autant d'ennemis et de conspirateurs ; » aussi conspiraient-ils sans cesse. On les verra profiter de tous les périls de Lacédémone.
Le Spartiate n'est pas complet sans l'Hilote. Il combat, s'exerce ou délibère ; mais dès qu'il a quitté le camp, le Plataniste ou le conseil, son labeur est fini et il a tout le loisir qu'Aristote exigeait pour le citoyen parfait. Afin de le mieux garder toujours prêt à son service, la cité lui interdit, même alors qu'elle ne lui demande rien, toute occupation domestique ; il faut donc que l'Hilote travaille pour lui et le nourrisse, en lui donnant la moitié du produit de ses terres. Supprimez l'Hilote, et il n'y a plus de Spartiates, car les lois de Lycurgue tomberont dès que la hache et la bêche remplaceront la lance dans la main de ses Doriens, dès qu'ils oublieront la guerre pour l'agriculture et le commerce. Le labeur des uns est la conséquence du loisir des autres. Voilà comment cet esclavage resta jusqu'au dernier jour la condition nécessaire de l'existence même de Sparte ; il s'aggrava à mesure que Sparte fléchissant devint plus soupçonneuse.
Mais le Spartiate ne garde lui-même son titre et son rang qu'à deux conditions : il faut qu'il se soumette à la sévère discipline de Lycurgue et qu'il fournisse ce que la loi exige de lui pour les repas publics. S'il ne remplit pas ses obligations, il est destitué de ses droits. Tout Spartiate a une part assurée dans le gouvernement, comme roi, comme sénateur, ou comme simple citoyen. En effet le gouvernement de Sparte est démocratique, c'est-à-dire que les Spartiates, considérés seuls, forment une société d'égaux ; mais si vous considérez tout l'empire de Sparte, c'est une aristocratie qui tourne même à l'oligarchie, tant il y a disproportion entre la masse des habitants du pays et le nombre, relativement fort petit, de ceux qui gouvernent.
J'ai dit que tous les Spartiates étaient égaux. Lycurgue voulut encore qu'ils fussent étroitement unis par une sorte de fraternité d'armes. Il les divisa ou plutôt conserva la division en trois tribus soeurs : Hylléens, Dymanes, Pamphyliens, qui ne se distinguaient entre elles que par l'unique privilège qu'avait la première de posséder les familles royales. Chaque tribu fut partagée en 10 sections appelées obées, subdivisées chacune en 30 triacades, en tout 30 obées et 900 triacades. Chaque triacade comprenait 10 familles ; on trouve ainsi le nombre de 9000, qui était celui des lots de terre destinés aux Spartiates et des citoyens en état de porter les armes.
Apollon. Statuette en bronze découverte à Bologne.