Les généraux ayant donné le signal de part et d'autre, les Messéniens coururent sur les Lacédémoniens, et les attaquèrent avec audace, comme des gens transportés de fureur et qui désiraient la mort ; et chacun d'eux voulait être le premier à engager le combat. Les Lacédémoniens s'avancèrent aussi d'un pas accéléré, en prenant garde cependant de ne pas rompre leurs rangs. Lorsqu'ils furent à portée, ils se menacèrent d'abord en agitant leurs armes et en se lançant des regards furieux, et se répandirent en injures, les Lacédémoniens traitant déjà les Messéniens d'esclaves, qui ne valaient pas mieux que des Ilotes. Les Messéniens les traitaient d'impies, qui, pour satisfaire leur cupidité, s'armaient contre un peuple qui tenait à eux par les liens du sang, et l'attaquaient au mépris des dieux paternels des Doriens, et surtout d'Héraclès. Tout en se faisant ces reproches, ils en vinrent aux mains et d'abord se choquèrent en masse, choc dans lequel les Lacédémoniens avaient l'avantage ; ils s'attaquèrent ensuite corps à corps. Plus habiles dans l'art militaire, et mieux exercés, les Lacédémoniens étaient aussi plus nombreux, car ils traînaient avec eux les peuples circonvoisins, déjà soumis à leur puissance, ainsi que les Asinéens et les Dryopes, qui, chassés de leur pays par les Argiens depuis une génération, s'étaient réfugiés chez les Spartiates, et les suivaient par force à cette guerre. Les Lacédémoniens avaient opposé des archers Crétois soldés, aux troupes légères des Messéniens ; mais la fureur de ceux-ci, et leur mépris pour la mort, rendaient leurs forces à peu près égales. Ils envisageaient sans alarmes les fatigues et les souffrances, persuadés que le salut de leur patrie les exigeait, et que leurs belles actions, en servant leur cause, inspireraient de la terreur aux Lacédémoniens. Quelques-uns d'entre eux s'élançant hors des rangs, se distinguaient par des actions d'une audace extrême ; et la rage restait encore empreinte sur les traits de ceux qui, blessés mortellement, n'avaient plus qu'un souffle de vie. Ceux qui n'étaient pas encore blessés, exhortaient ceux qui l'étaient, à employer, avant que leur dernière heure fût venue, ce qui leur restait de force, à se venger pour mourir avec plus de satisfaction ; les blessés, qui sentaient les forces leur manquer et leur vie toucher à sa fin, recommandaient à ceux dont les forces étaient entières, de se montrer aussi braves qu'eux, et de faire en sorte que leur mort fût utile à la patrie. Ces exhortations mutuelles n'étaient point en usage chez les Lacédémoniens, qui ne cherchaient pas, comme les Messéniens, à se signaler par des actions extraordinaires ; mais exercés dès leur enfance au métier des armes, ils formaient une phalange plus serrée, et ils espéraient que les Messéniens ne conserveraient pas leur ordre de bataille, et ne résisteraient pas aussi longtemps qu'eux à la fatigue du poids de leurs armes et aux blessures qu'ils recevaient. Voilà ce qu'on remarquait de particulier dans chacune des deux armées, soit pour leur manière de combattre, soit pour leur esprit ; mais ce qu'elles avaient de commun, c'était de recevoir le coup mortel, sans s'abaisser jamais aux prières, aux promesses, pour obtenir la vie ; soit que les combattants n'espérassent point de toucher des ennemis dont ils connaissaient toute la haine ; soit plutôt qu'ils ne daignassent pas le tenter, de peur de ternir la gloire de leurs actions précédentes. Le vainqueur n'insultait point au vaincu en le tuant, et ne se glorifiait pas de sa victoire, aucun des deux partis n'étant assuré qu'elle finît par lui rester. Ceux qui entreprenaient de dépouiller des morts, succombaient eux-mêmes à un péril d'un genre extraordinaire : car en se baissant, ils découvraient quelque partie de leur corps et la laissaient exposés aux coups de flèches, ou à d'autres attaques dont ils ne pouvaient se garantir, étant occupés d'un autre soin ; ou bien ils étaient tués par l'ennemi qu'ils dépouillaient et qui respirait encore. Les rois eux-mêmes combattaient avec la plus grande valeur : furieux et choisissant sa victime, Théopompe fondit sur Euphaès, qui, le voyant venir, dit à Antandros : « Théopompe n'a pas moins d'audace pour le crime que Polynice l'un de ses ancêtres ; Polynice conduisit d'Argos, une armée contre sa patrie, tua son frère de sa propre main, et fut tué par lui : il ne tient pas à Théopompe que la race des Héraclides ne soit aussi criminelle que celle de Laïos et d'Oedipe; mais ce combat ne se terminera pas à son avantage. » En disant ces mots, il s'avança aussi de son côté, et, quoique tout le monde fût épuisé de fatigue, le combat et l'acharnement recommencèrent. Chacun reprit de nouvelles forces, et des deux parts, le mépris de la mort fut porté si loin, qu'on eût pris ces mouvements pour le premier choc des deux armées. Enfin Euphaès et ceux qui l'entouraient, l'élite des Messéniens, poussant la fureur jusqu'à la frénésie, parvinrent à force de courage, à faire reculer Théopompe, et à mettre en fuite les Spartiates placés devant eux. L'autre aile des Messéniens souffrait beaucoup ; Pytharatos, qui la commandait, ayant été tué, cette partie de l'armée se trouvait sans chef, livrée au désordre et au découragement. Ni Polydoros, vainqueur des Messéniens, ni Euphaès devant qui les Lacédémoniens venaient de plier, ne poursuivaient les fuyards ; Euphaès, et les siens, ayant mieux aimé se porter au secours de ceux de leur compatriotes qui avaient été vaincus. Ils n'engagèrent cependant point de combat avec Polydoros et son armée : la nuit qui survint ne le permit pas : mais ils empêchèrent les ennemis d'aller à la poursuite des fuyards ; poursuite que d'ailleurs les Lacédémoniens n'auraient guère pu entreprendre, ne connaissant point assez ce pays, et retenus surtout par l'usage établi chez eux, de ne poursuivre qu'avec lenteur ; et d'attacher plus d'importance à ne pas rompre leurs rangs, qu'à tuer quelques hommes de plus. Quant au centre des deux armées, où les Lacédémoniens étaient commandés par Euryléon, et les Messéniens par Cléonnis, aucun avantage n'avait été remporté de part ni d'autre, quand la nuit vint séparer les combattants. Les troupes pesamment armées furent à peu près les seules qui combattirent dans cette journée. La cavalerie était peu nombreuse et ne fit rien de remarquable ; les Péloponnésiens n'étant pas encore très bons cavaliers. Les troupes légères des Messéniens, et les Crétois à la solde des Lacédémoniens, ne combattirent pas du tout, parce que, suivant l'ancien usage, on les avait placés à la queue de l'infanterie. Le lendemain, ni les uns ni les autres ne songèrent à renouveler le combat, ni à ériger les premiers un trophée. Dans le courant de la journée, ils s'envoyèrent réciproquement des hérauts, pour demander leurs morts ; et se les étant accordés mutuellement, ils s'occupèrent dès lors à leur donner la sépulture. |
![]() |