../img/messeni.jpg (7494 octets)

../img/ch21-1.jpg

Prise d'Ira.
     Comme ce pâtre paraissait dire la vérité, Emperamos et les Spartiates le suivirent. Leur marche fut très pénible à cause de la nuit et de la pluie qui tombait sans discontinuer ; ils surmontèrent cependant tous ces obstacles, et étant arrivés à la citadelle d'Ira, ils y montèrent, soit en y appliquant des échelles, soit par tout autre moyen que chacun put imaginer. Les Messéniens furent avertis de leur malheur par différents indices, et surtout par les chiens qui, au lieu d'aboyer comme à l'ordinaire, faisaient entendre des hurlements plus forts et plus prolongés. Se voyant dans la nécessité de combattre, et sans doute pour la dernière fois, ils ne prirent même pas toutes leurs armes, et saisissant chacun tout ce qui tombait sous la main, ils coururent à la défense de la place, la seule qui leur restât de toute la Messénie. Les premiers qui s'aperçurent de l'entrée des ennemis, les premiers aussi qui se mirent en défense, furent Aristomènes, Gorgos son fils, Théoclès le devin, Manticlos son fils, et Evergétidas, qui, jouissant déjà de beaucoup de considération à Messène, en avait acquis encore plus par son mariage avec Hagnagora soeur d'Aristomènes. Quoique pris comme dans un filet, les autres Messéniens avaient encore, en se réunissant, quelque espoir de sauver leur patrie, mais Aristomènes et le devin qui connaissaient la réponse de la Pythie où il était question du bouc, prévoyaient bien que la ruine de Messène ne pouvait plus être différée : ils n'en disaient cependant rien, et gardaient le secret sur ce qu'ils savaient ; parcourant la ville en hâte, ils exhortaient tous les Messéniens qu'ils rencontraient à se conduire en hommes de courage, et appelaient ceux qui étaient encore dans leurs maisons ; la nuit se passa sans qu'il se fit rien de remarquable de part ni d'autre, l'ignorance des lieux et l'audace d'Aristomènes arrêtant les Lacédémoniens ; les Messéniens, de leur côté, n'ayant pas eu le temps de prendre le mot d'ordre de leurs généraux, et la pluie éteignant sur-le-champ les torches et les flambeaux qu'on allumait ; mais lorsque le jour fut venu, et qu'on put se reconnaître, Aristomènes et Théoclès s'efforcèrent d'animer au plus haut degré le courage des Messéniens, par tous ses discours qu'on peut tenir dans de pareilles circonstances, et par le souvenir de la bravoure des Smyrnéens qui, n'étant qu'une portion des Ioniens, parvinrent par leur valeur et leur dévouement, à repousser Gygès, fils de Dascylos, et les Lydiens qui s'étaient déjà emparés de leur ville.
     A ces paroles, les Messéniens se sentirent transportés de fureur, et réunis en troupes, selon qu'ils se rencontraient, ils fondirent de toutes parts sur les Lacédémoniens ; montées sur les toits malgré la violence de la pluie, les femmes leur jetaient des tuiles, et tout ce qu'elles trouvaient sous leurs mains ; quelques-unes même osèrent prendre les armes et inspirèrent par là une nouvelle ardeur aux hommes, en leur prouvant qu'elles aimaient mieux périr avec leur patrie, que d'être emmenées captives à Lacédémone. Tant de courage aurait peut-être vaincu le destin lui-même, mais la pluie dont la violence redoublait sans cesse, le fracas épouvantable du tonnerre, les éclairs qui leur frappaient les yeux à chaque instant, tout s'opposait à leurs efforts, et ranimait au contraire ceux des Lacédémoniens, qui disaient que les dieux combattaient en leur faveur, et à qui le devin Hécatos faisait remarquer comme un heureux présage, les éclairs brillants à leur droite. Hécatos imagina aussi le stratagème que je vais exposer.
     Les Lacédémoniens étaient plus nombreux que les Messéniens ; mais, comme l'emplacement n'était pas assez spacieux pour qu'on pût se ranger en bataille, et qu'il fallait combattre en même temps dans plusieurs endroits de la ville, les derniers rangs de chaque bataillon devenaient inutiles : le devin les renvoya prendre de la nourriture et du repos dans le camp, en leur ordonnant de revenir avant le soir remplacer ceux qui auraient combattu pendant la journée, en sorte que se reposant alternativement, les Lacédémoniens reprenaient de nouvelles forces, tandis que tout contrariait les Messéniens. C'était la troisième nuit que ceux-ci combattaient sans relâche ; le jour paraissait déjà, et les trouvait accablés à la fois par la pluie, l'insomnie, le froid, la faim et la soif. Les femmes surtout, peu accoutumées aux travaux de la guerre, étaient anéanties par des fatigues continuelles. Théoclès alors se tournant vers Aristomènes lui dit : « A quoi bon vous donner tant de peine ? le destin veut absolument que Messène soit prise ; le malheur présent nous avait été prédit depuis longtemps par la Pythie, et le figuier sauvage nous a dernièrement appris que l'époque fatale était arrivée. Les dieux veulent que je périsse avec ma patrie ; pour vous, employez tous vos moyens à sauver les Messéniens et à vous sauver vous-même. » En finissant ce discours, il se précipita au milieu des Lacédémoniens et leur criant : « Vous n'aurez pas toujours sujet de vous réjouir de la possession de la Messénie », il se jeta sur ceux qui étaient devant lui, les tua, et blessé lui-même, rendit le dernier soupir après avoir assouvi sa fureur dans le sang de ses ennemis.
     Alors Aristomènes rappela du combat tous les Messéniens, excepté ceux que leur courage avait réunis autour de lui, et qu'il laissa sous les armes. Il ordonna aux autres de mettre les femmes et les enfants au milieu de leur bataillon et de le suivre partout où il leur ouvrirait le passage. Il donna à Gorgos et à Manticlos le commandement de l'arrière-garde de ce bataillon, et courant à ceux qu'il avait laissés en avant, il fît connaître par un signe de tête et par le mouvement de sa lance, qu'il demandait passage, et consentait enfin à se retirer ; alors Emperamos et les Spartiates qui se trouvaient avec lui, crurent devoir laisser aller les Messéniens pour ne pas exaspérer outre mesure des forcenés dont le désespoir était à son comble. Ce fut également l'avis du devin Hécatos.

Retour à l'Accueil
Retour au Synopsis de l'Histoire des Grecs.
preceden.gif (853 octets)
../img/copyrigh.gif (1522 octets)
page suivante